• Qui sont les véritables « passeurs » ?

    by  • 11/02/2009 • En Images

    Besson pousse à la dénonciation des passeurs par les sans-papiers.
    « Le Monde » a déjà monté les guillotines…

    C’est la première sortie du nouveau ministre de l’immigration et de l’identité nationale. Après avoir assuré que le nombre d’expulsés serait stable cette année – 27 000 -, Besson a signé une circulaire promettant des papiers à ceux qui dénoncent leur passeur. Une mesure « spectaculairement inefficace » pour France Terre d’Asile. Une « prime à la délation » pour SOS Racisme, l’officine bon teint du Parti socialiste, qui semble avoir découvert cette année qu’expulser 30 000 personnes par an est un acte d’une violence sournoise inouïe.
    L’annonce des titres de séjour provisoires (six mois) fait suite à un voyage médiatique d’Éric Besson à Calais, où près de 700 candidats tentent de passer sous un camion vers la Grande-Bretagne. Dans ma ville de Dunkerque, entre 100 et 300 Afghans, Kurdes, Palestiniens, Iraniens et Érythréens ont quitté leur pays, le plus souvent à pied, pour espérer rejoindre la Grande-Bretagne, où la législation du travail et des papiers est plus souple. Ils ont payé des « passeurs » au départ (les sommes varient de 5 000 à 20 000 euros…) et attendent désespérément, certains depuis plusieurs années, que ceux-ci les escortent dans un camion et leur fasse passer la Manche.
    Dans le Nord Pas-de-Calais, la grande majorité de ce que Besson appelle des « passeurs » sont en fait des candidats ou d’anciens candidats, mués en maillon de la filière par l’appât du gain après plusieurs mois, voire des années de végétation. Ils dorment dans les mêmes squats que les candidats, et à part un peu d’argent, un lecteur MP3 ou une position hiérarchique supérieure, ce ne sont pas eux, les vrais bandits internationaux planqués derrière les vitres teintées des Mercedes insolentes. Eux ne font qu’ouvrir les portes du camion, ou escorter des groupes de candidats pour quelques piécettes, avant de regagner les campements, régulièrement « nettoyés » par la Police aux Frontières. Ce sont eux qui finissent dans les geôles nordistes (une centaine actuellement), parfois dans les centres de rétention et en page « Justice » des journaux locaux.
    À force de ne pas être questionnée, la propagande sarkozyste de lutte contre l’immigration clandestine a fini par faire l’unanimité. C’est Robert Solé, un « grand » journaliste, qui l’écrit, dans « Le Monde » du 6 février : « On leur demande en somme de livrer à la police les réseaux dont ils ont été, à la fois, les bénéficiaires et les victimes. Cela conduit SOS Racisme à … dénoncer « une prime à la délation ». Nous obligeant, du fait même, à dénoncer une faute de français : la délation est une dénonciation inspirée par la vengeance, la jalousie ou la cupidité. Rien de tel ici. L’initiative d’Éric Besson part d’une bonne intention. Les passeurs mériteraient d’être pendus haut et court. »
    « Haut et court » ? La petite phrase est révélatrice. Alors osons l’impensable et osons écrire que « les passeurs » ne sont peut-être pas les êtres les plus méprisables au regard de ce drame quotidien que représente la vie clandestine. Osons écrire qu’ils ne sont peut-être pas les plus « pendables » mais qu’au nombre des êtres les plus méprisables et, pour le coup, bien plus responsables que ces quelques opportunistes appâtés par le gain, on pourrait inclure les dirigeants de la plupart des gouvernements occidentaux (ceux de 25 des 27 pays de l’UE engagés en Afghanistan) et ceux des institutions financières internationales qui, par leur volonté d’imposer partout les règles du libre-échange et du capitalisme financier – règles quelque peu ébranlées en ces temps de « crise », quoique justifiées urbi et orbi par les chiens de garde – poussent des millions de jeunes gens (Kurdes, Pachtouns, Iraniens, Palestiniens, Africains…) à quitter leur pays natal pour espérer sauver leur destin dans un pays démocratique, riche, et soi-disant égalitaire.
    Il ne s’agit pas d’affirmer que les passeurs sont des êtres purs et insoupçonnables, dénués de responsabilité dans le calvaire que vivent les sans-papiers en France. Il s’agit simplement de dire qu’au lieu de désigner les « passeurs », une conséquence et non une cause de cette nécessité de fuir son pays, on pourrait au contraire désigner comme « responsables » les dirigeants des gouvernements de va-t-en-guerre qui, de l’Irak à l’Afghanistan, de la Palestine au Caucase, poussent chaque année des milliers de jeunes gens à devenir des « sans-papiers ». Ces mêmes « clandestins » sur lesquels la presse aime tant verser ses larmes compassionnelles. En Europe, les murs sont de plus en plus hauts tandis que la responsabilité, directe ou indirecte (en justice, le silence fait parfois foi de complicité) des gouvernements bellicistes d’Europe n’est jamais reliée avec la présence, sur les territoires européens, des victimes de ces conflits que l’Occident a engagés « pour la liberté et les droits de l’homme ».
    En France, les victimes collatérales du conflit afghan ou irakien – les migrants qui ont réussi à quitter le pays et qui séjournent en France pour passer dans l’eldorado anglais – sont au mieux tolérés, mais le plus souvent sur-contrôlés, réprimés, humiliés, incarcérés, marqués au feutre rougevoire gazés, comme l’ont affirmé plusieurs afghans début février au square Villemin, dans le Xème arrondissement de Paris .

    On entend rarement les chiffres des victimes de la guerre en Afghanistan (1). En Afghanistan, quelques jours après la mort de dix soldats français dans la vallée d’Uzbeen, en août 2008, les forces françaises se sont vengées, en envoyant sur un village proche de l’« embuscade », quatre missiles Milan. Selon l’agence de presse indépendante afghane Pahjwok, plusieurs centaines de civils ont trouvé la mort durant ces représailles. En parlant de ces victimes civiles, le colonel Rumi Nielson-Green, porte-parole de la coalition dira : « Je ne suis pas certain qu’ils étaient directement impliqués dans l’attaque contre les Français. Ca n’a aucune importance. Ils étaient certainement au moins complices.» (2)
    On pourrait également ajouter à cette liste de « passeurs de mensonges » les producteurs et animateurs de télévision par lesquels le mythe de l’Occident est quotidiennement requinqué, rénové et remis en scène par le biais des écrans du monde entier, auxquels ont accès les migrants avant de prendre la route. Dans l’espoir de prendre, eux aussi, leur part du gâteau et de toucher du bout des doigts l’«eldorado». À la question « qui sont les passeurs », on pourrait également répondre (sans toutefois avoir pu le prouver, car c’est l’omerta) : la corruption des douaniers, des agents de police et des camionneurs aux points de passage entre la France et la Grande-Bretagne, la Grèce et l’Italie, la Turquie et la Grèce… Les passages de la Manche se paient de 1000 à 5000 euros. Tous les candidats finissent par passer, disent les bénévoles humanitaires. Où va cet argent ?
    On ne lira ni dans « Le Monde » ni ailleurs que « Sarkozy mérite d’être pendu haut et court » car ce dirigeant, comme d’autres (3) augmente continuellement son contingent de soldats auprès de la mission de l’armée américaine et de l’Otan en Afghanistan – plus de 4000 soldats français en janvier. Il contribue à détruire un pays fertile, riche, qui manque aujourd’hui cruellement de routes, d’écoles et de stabilité. Sarkozy, Aznar, Obama, Merkel, qui préfèrent les bombes aux manuels scolaires, participent de la fuite de milliers d’Afghans qui se retrouvent coincés dans les ports de Grèce, les faubourgs des villes de Hongrie, les dunes et les ports du nord de la France. C’est à eux qu’Éric Besson, nouveau – et fier – ministre de l’immigration et de l’identité nationale promet aujourd’hui « des papiers provisoires s’ils dénoncent leur passeur ».
    Les victimes civiles pourront envoyer leurs feuilles de soin au « Monde ».

    Julien Brygo

    1.Entre 2006 et 2007, le nombre de victimes civiles des bombardements américains et de l’Otan a triplé, a dénoncé en septembre 2008 l’ONG Human Rights Watch. En 2007, près de 321 personnes (sur les 1633 victimes civiles de la guerre en Afghanistan) ont trouvé la mort lors de raids aériens contre 116 en 2006. En 2008, au moins 6 500 personnes avaient trouvé la mort dans le cadre du conflit, a dénoncé Amnesty International, qui n’hésite pas à parler d’« homicides de civils » perpétrés par la coalition internationale.(http://www.unhcr.org/refworld/country,,AMNESTY,,AFG,4562d8cf2,4842722f0,0.html)

    2. « Afghanistan : les morts de la vallée d’Uzbeen », « Le Nouvel Observateur », 28 août 2008.

    3. L’ISAF compte 50 000 soldats, déployés par 37 pays. 25 des 27 pays de l’Union européenne sont présents en Afghanistan. 36 000 soldats américains sont présents en Afghanistan et leur nombre est appelé à augmenter sensiblement cette année, par la volonté du nouveau président américain.