Archive pour novembre 2010

EN FRANCE, LA RÉVOLTE… ET APRÈS ?

Collectif, Réforme des retraites 2010 Publié par : Julien Brygo   25/11/2010
Son : Le 30 septembre, le vice-Président du Sénat, Guy Fischer (Groupe Communiste, Républicain, Citoyen et groupe des sénateurs du Parti de Gauche) et posait une question à Eric Woerth sur la réforme des retraites… (Julien Brygo)
Vidéo : « Vus et revus à la télévision » montage d’extraits de journaux TV (Christina Firmino)

Acte 1 : Une chronologie médiatique de la lutte contre la réforme des retraites

Raffineurs, cheminots, enseignants, dockers, étudiants, chômeurs, techniciens, routiers, éboueurs… Il y avait très longtemps que la France n’avait connu telle révolte sociale. En l’espace de huit mois, entre le 23 mars et le 23 novembre 2010, il y a eu quinze journées d’action. Soit des manifestations (ce qui porte le nombre de manifestants cumulés à près de 30 millions), soit des grèves reconductibles qui s’intensifieront à partir de mi-octobre. Pour mieux comprendre comment le gouvernement a réussi à promulguer sa réforme face à la « chienlit » (le terme a réapparu dans la bouche de Nadine Morano), voici une chronologie de la mobilisation contre la réforme Woerth, mise en abîme avec les discours des éditocrates (*), les « Unes » des gazettes et les prophéties des instituts de sondage…


2007. Durant sa campagne présidentielle, le candidat de la droite, Nicolas Sarkozy, écrit dans son programme de campagne : « Le droit à la retraite à 60 ans doit demeurer. »

2008. Un an après avoir été élu, il dit : « Je n’ai pas parlé des 63 ans et demi, donc je ne le ferai pas (…) Ce n’est pas un engagement que j’ai pris devant les Français, je n’ai donc pas de mandat pour faire cela. Et ça compte, vous savez, pour moi… » (RTL, 27/05/08)

Automne 2009 : Les premiers sondages fleurissent dans la presse, sur la disposition des Français à accepter un report de l’âge légal… Le 13 novembre 2009, par exemple, en publiant un sondage de LH2 (ex-Louis Harris), Le Journal du Dimanche (Lagardère/Hachette) est à l’avant-garde des idées, dont celle selon laquelle « les Français pensent travailler jusqu’à 64 ans » (13/11/09). Le détail d’une des questions posées atteste de la « résignation » à attendre des Français face à une mesure, déjà considérée comme « urgente » et « inéluctable » (1).

10 janvier 2010 : Le JDD titre : « Les Français prêts à travailler plus longtemps. » Sous-titre : « Le sondage qui bouscule. » Un nouveau sondage de l’IFOP (Laurence Parisot) accrédite l’idée selon laquelle les Français sont d’accord pour travailler plus longtemps. La formulation des questions est encore une fois éclairante (2).

17 janvier 2010 : Martine Aubry, première secrétaire du Parti socialiste, déclare : « Je pense qu’on doit aller, qu’on va aller très certainement vers 61 ou 62 ans. » (Le Grand Jury RTL-Le Figaro-LCI) « Aubry renonce au dogme de la retraite à 60 ans », se félicite Le Figaro (19/01)

Hiver-Printemps 2010. Les éditorialistes hibernent, puis muent.

Alain Genestar (Polka Magazine) : « Il y a urgence ! », « tout le monde sait, c’est une évidence, il faut travailler au-delà de 60 ans. » (France Info, 20/02, 24/04)
Laurent Joffrin (Libération) : « La seule solution, c’est d’allonger la durée de cotisation. » (15/02)
Franz-Olivier Giesbert (Le Point) dénonce « ces privilégiés de la Nation [les aiguilleurs du ciel], qui ne travaillent que 24 heures par semaine – moins de 100 jours par an, bénéficient de retraites juteuses – et profitent de leur situation stratégique pour demander toujours plus. » (RTL, 24/02)
Alain Duhamel (France Télévision, Libération) : « La réforme des retraites, c’est la plus urgente, la plus nécessaire. » (RTL, 23/03)
Patrick Fluckiger (L’Alsace) : « La réforme du système – qui est à la fois inévitable et urgente – ne pourra aboutir que si la raison arrive à trouver au moins un peu de place au milieu de la passion. » (13/04)
Christophe Barbier (L’Express) souhaite « un grand coup d’accélérateur, immédiat et irréversible (…) afin d’accomplir les réformes les plus essentielles. Celle des retraites et des coûts sociaux, d’abord : que la franchise des débats sauve le système français une fois pour toutes ! » (25/03)
Sylvie Pierre-Brossolette (Le Point) : « Moi, je pense qu’il faut les deux, allonger la durée de cotisation [mais aussi] repousser l’âge légal de la retraite, (…) ce n’est pas aussi antisocial que ça. »
Conclusion de Laurent Mouchard (son vrai nom) : « L’idée d’accepter l’augmentation du nombre d’annuités, on est d’accord là-dessus. » (France Info, 15/02)

23 mars : Première journée nationale de mobilisation et de grèves interprofessionnelles contre la réforme des retraites (800 000 manifestants selon la CGT, 380 000 selon la police).

1er mai : Deuxième journée d’action (300 000 personnes selon la CGT). Dans Paris-Normandie (Hersant), l’éditorialiste Michel Lépinay estime que « la négociation sur la réforme des retraites [sera] un dossier difficile pour eux [les syndicats] tant la traditionnelle défense des acquis sociaux semble décalée au regard de la gravité de la situation. » (30/04)

27 mai : Troisième journée de mobilisation contre la fin de la retraite à 60 ans. Un million de manifestants selon la CGT (395 000 manifestants selon le ministère de l’Intérieur). Le Monde (Lagardère/Pigasse/Niel/Bergé/Prisa) en fait son édito : « Curseur, dogme, tabou : la retraite à 60 ans (…) est confrontée au choc de la réalité. (…) Les vérités d’hier ne sont plus celles d’aujourd’hui, et il y a des dogmes qui meurent parce qu’ils finissent par ressembler à des leurres. » (27/05)

15 juin : Quatrième journée d’action contre la réforme des retraites : 70 000 personnes selon FO (23 000 selon la police). Le quotidien lillois La Voix du Nord (Rossel) annonce la couleur : « Grève interprofessionnelle et manifestation ‘nationale’ à l’appel de Force ouvrière ce mardi ; nouvelle mobilisation avec grèves à l’appui le 24 juin à l’initiative cette fois de l’intersyndicale CGT-CFDT-CFTC-FSU-UNSA-Solidaires: les syndicats sont-ils en train de livrer un dernier ‘baroud d’honneur’ avant la réforme inéluctable que le gouvernement doit présenter demain ? »

16 juin 2010 : L’affaire Woerth-Bettencourt explose grâce à la publication sur les sites du Point (Pinault) et de Mediapart (Edwy Plenel) des enregistrements par un majordome de conversations entre Liliane Bettencourt et son gestionnaire de fortune, Patrick de Maistre.
Le même jour, le gouvernement présente officiellement son projet de réforme des retraites – repousser l’âge légal à 62 ans et la durée de cotisation à 42 ans. Le quotidien Libération (Rothschild) s’interroge : « Remontés contre le gouvernement en se levant le matin, [les Français] semblent résignés le soir en se couchant. Mais après l’été, la réforme digérée, seront-ils motivés pour défiler avec les syndicats ? », tandis que le « gratuit » 20Minutes (Schibsted) annonce déjà : « 62 ans, le nouvel âge de la retraite. »

24 juin : Cinquième journée d’action contre la réforme des retraites. 2 millions de manifestants (797 000 selon la police). Francis Brochet, éditorialiste au quotidien lyonnais Le Progrès (Crédit Mutuel) se moque : « Jeannie Longo l’a fait exprès. Tandis que les rues s’emplissaient de manifestants contre la réforme des retraites, la cycliste a décroché à 51 ans un nouveau titre de championne de France. Après ça, comment voulez-vous vous battre pour la retraite à 60 ans ? » (25/06)

13 juillet : Présentation officielle de la loi aux membres du gouvernement.

Été 2010 : La Commission des affaires sociales de l’Assemblée examine à huis clos le texte de loi et le gouvernement utilise l’expulsion spectaculaire de Roms pour faire diversion.

2 septembre : 70 % de personnes trouvent le mouvement de contestation « justifié » selon un sondage réalisé par l’IFOP (Laurence Parisot) pour Ouest-France.

7 septembre : Sixième journée d’action – première grande journée d’action nationale de la rentrée sociale (2,7 millions selon la CGT, 1,1 million selon la police). Dans les cortèges, on entend chanter « Les jeunes dans la galère, les vieux dans la misère, on n’en veut pas de cette société là », « 37 et demi pour tous » (régime général des salariés avant la réforme Balladur), « Grève générale interprofessionnelle » (sans compter les désormais célèbres « Rêve générale » et « Je lutte des classes »)… À Marseille, les chiffres de la police sont de 27 000 (200 000 pour les syndicats…).
« Cette réforme est nécessaire et ‘inéluctable’ comme l’admet, d’ailleurs, une majorité de Français, un brin résignés », commentera le lendemain Le Dauphiné Libéré (Crédit Mutuel), tandis que pour le premier quotidien français, « si Nicolas Sarkozy rompait avec l’ardente obligation d’une réforme, il ne saperait pas seulement son avenir politique immédiat. Il serait coupable de non-assistance à système de retraite par répartition en danger de mort. » (Ouest-France, 08/09)

9 septembre : Après six minutes de débats, le Sénat rejète l’amendement n°249 présenté par les députés MM. Rugy et Mamère et Me Poursinoff portant sur l’interdiction du cumul des pensions de retraite des anciens sénateurs et parlementaires. (3)

15 septembre 2010 : L’Assemblée Nationale vote la réforme Woerth (329 voix contre 233) grâce à la suspension des débats décidées par président de l’Assemblée Nationale, Bernard Accoyer (UMP) au nom de l’« obstruction » de l’opposition.

23 septembre : Septième journée d’action (3 millions selon la CGT, 997 000 selon la police). L’éditorialiste du quotidien La Croix (Bayard Presse), Dominique Quinio, l’assure : « Les cortèges, en fait, assureront des funérailles solennelles à la retraite à 60 ans. » (23/09)

24 septembre : François Fillon oppose un « non ferme et tranquille » aux manifestants et aux grévistes : « Il faut répondre calmement à la rue, parce que gouverner, c’est écouter chacun, gouverner, c’est respecter chacun, mais gouverner la France, c’est aussi parfois savoir dire non. Non, avec le président de la République, nous ne retirerons pas ce projet de réforme parce qu’il est nécessaire et raisonnable », déclare le Premier ministre devant des parlementaires et des membres du gouvernement réunis à Biarritz.

26 septembre : Début de la grève des salariés des terminaux pétroliers de Marseille.

28 septembre : L’opposition socialiste, dans une tribune publiée dans Le Monde (Pigasse/Niel/Bergé/Lagardère/Prisa), réclame la démission de Bernard Accoyer, président de l’Assemblée Nationale.

2 octobre : Huitième journée nationale de manifestations. Trois millions de manifestants dans 240 villes selon la CGT, 899 000 selon la police. 71 % de personnes interrogées trouvent « justifiée » cette journée d’action, d’après un sondage CSA (Bolloré) pour L’Humanité (PCF/TF1). C’est le début de trois semaines de débats au Sénat.

7 octobre : Les syndicats de cheminots et de l’énergie déposent des préavis de grève reconductible à partir du 12 octobre. Le Parisien (Amaury) titre : « La montée des ultras. »
Nicolas Sarkozy demande au gouvernement de déposer des amendements au projet de loi pour « mieux prendre en compte la situation de certains parents, notamment ceux qui ont arrêté de travailler pour élever leurs enfants et ceux qui ont des enfants handicapés ». La presse appelle ces amendements des « concessions » (Libération, 7/10).

8 octobre : La raffinerie de Donges (groupe Total) vote la grève. Quatre jours plus tard, les salariés des douze raffineries françaises sont en grève.

12 octobre : Neuvième journée d’action. Mobilisation record (3,5 millions selon les syndicats, 1,2 million selon la police. La dernière manifestation à avoir autant mobilisé fut celle contre le Contrat Première Embauche de M. de Villepin, le 28 mars 2006). Les Echos (Bernard Arnault) sont obligés de le reconnaitre : « (…) le constat ne fait pas débat en dépit de chiffres auxquels plus personne ne peut se fier : les syndicats ont réussi leur pari, la mobilisation n’a pas faibli et le scénario longtemps caressé par l’Elysée d’une bataille éclair a fait long feu. » (13/10)
Les étudiants et les lycéens rejoignent les cortèges et commencent les blocages ciblés. Début de la grève reconductible dans les transports (appel de la CGT, rejoint par SUD-Rail, la CFDT-cheminots et FO) et dans toutes les raffineries.
Journée-clé dans le tournant sécuritaire de la révolte sociale. La notion de « bloqueurs » commence à faire son apparition dans les dépêches de l’AFP et logiquement dans les gazettes (qui recopient).

14 octobre : L’ancien président de Reporters sans frontières, Robert Ménard, lâche tout : « Enfin sérieusement, ils se mobilisent pas pour les retraites. Ils en ont rien à foutre des retraites (…) si à 20 ans tu t’intéresses à ce que tu vas faire à 55 ou à 60 ans, tu te tires une balle dans la tête. La deuxième chose, ils sèchent les cours. C’est une crise d’adolescence, on l’a tous passé, c’est un rite d’adolescence. Il faut aller manifester parce que tu deviens adulte. Tu sautes une fille et tu manifestes. Tu fais les deux. Ils en sont là. » (RTL, 14/10)

16 octobre : Dixième journée d’action. Trois millions de manifestants selon la CGT, 1,2 million selon la police. Les slogans riment avec « grève générale », ou « métro boulot tombeau ». Dans les rédactions, la phobie des pénuries entre dans le stade de l’hystérie. Le Parisien (Amaury) titre en une : « La France redoute la panne sèche. » Libération (Rotschild) titre « La tension » (« Raffineries. La grève, très suivie, menace l’approvisionnement ») et Le Figaro (Dassault) décrète en pleine page « La guerre de l’essence » (alors qu’environ 70 % des stations essence sont pleines).

18 octobre : Sondage CSA (Bolloré) : 71 % des Français expriment soutien et sympathie à la journée d’action du lendemain.

19 octobre : Onzième journée d’action. 3,5 millions de manifestants selon la CGT, 1,1 million selon la police.
Un quart des stations essence sont à sec (entre 3000 et 4000 stations-service sur 12 300).
Sarkozy est à Deauville pour le sommet franco-russe et avertit : « Je rentrerai à Paris pour débloquer un certain nombre de situations (…) Je ne peux pas accepter qu’on prenne en otage le travail de millions de Français (…) Je comprends parfaitement que tel ou tel soit opposé à notre projet de réforme de retraites (…) mais on n’a pas le droit de prendre en otage des gens qui n’y sont pour rien (…) On ne peut pas être le seul pays au monde où quand il y a une réforme, une minorité veule (sic) bloquer les autres… Ce n’est pas ça la démocratie ! (…) Par ailleurs, il faut faire attention à l’arrivée d’un certain nombre de casseurs et je veillerai également avec les forces de l’ordre pour que l’ordre public soit garanti.»
Sur le plateau de Canal +, l’éditorialiste de RTL, Jean-Michel Apathie, s’adresse à un des « bloqueurs » de la France, Didier Ducreux (CFDT Total Grandpuits) : « Mais quelle est votre légitimité pour priver tout le monde d’essence ? Y’a des gens qui soutiennent la réforme, y’a des gens qui  s’en foutent un peu, et vous, vous privez tout le monde d’essence ! Quelle est votre légitimité ? »
A côté du délégué CFDT, le président du patronat des PME (CGPME) renchérit : « Le blocage des raffineries, c’est plus des grèves, c’est du terrorisme économique ! »
Selon le baromètre BVA-Orange-L’Express-France Inter, Sarkozy recueille 69% de mauvaises opinions, battant de cinq points son record du mois de septembre.

Selon l’éducation nationale, 379 lycées sont « perturbés ».

À Lyon, c’est le début de quatre jours de grande tension, entre flics infiltrés, séquestration de plusieurs centaines de personnes pendant près de six heures, arrestations arbitraires (286 interpellations selon l’AFP)et un dispositif policier… « un peu inédit », selon les mots du préfet (LyonCapitale, 22/10) : 800 policiers et gendarmes, un hélicoptère, deux camions anti-émeute, renfort du GIPN… Le Progrès (Credit Mutuel), qui consacrera en trois jours pas moins de 53 articles sur les « marges » des manifestations choisira de faire sa une du lendemain non pas sur l’incroyable opération sécuritaire mais sur « 1300 casseurs [qui] sèment la violence dans la presqu’île. » (Lire l’acte 3)

20 octobre : Douxième journée d’action.
Trois millions de manifestants selon la CGT, 899 000 selon la police. Les slogans entendus : « La retraite à 60 ans on s’est battu pour la gagner on se battra pour la garder », chantent les manifestants pendant cette journée qualifiée d’« exceptionnelle » par le syndicat étudiant Unef (29 universités mobilisées sur 83).
Brice Hortefeux avertit les « bloqueurs » et les « casseurs » qu’il qualifie d’« irresponsables » : « Le droit de grève existe mais ne donne pas le droit de bloquer, d’empêcher de travailler et de circuler. » (RTL, 20/10). Le Parisien résume la stratégie de l’Elysée : « Alors que l’opinion semblait majoritairement soutenir les manifestants, l’objectif politique est de retourner l’opinion contre les ‘bloqueurs’ et les ‘casseurs’. »

21 octobre : Le Sénat vote la réforme (177 voix contre 151) grâce à la procédure accélérée dite du « vote bloqué » demandée par Matignon. Le Parisien/Aujourd’hui en France (Amaury) publie une « Enquête sur ces hommes qui bloquent la France » et un guide : « Où trouver de l’essence dans votre département. »

22 octobre : A 8h30, 169 ouvriers de la raffinerie de Grandpuits (Seine-et-Marne) sont réquisitionnés au nom de « troubles graves à l’ordre public » (Lire le post 5). Quelques heures plus tard, le tribunal de Melun, suite à une plainte en référé des salariés de la raffinerie de Grandpuits, suspend l’arrêté préfectoral de réquisition, ordonne le paiement de 1000 € à l’intersyndicale, mais « ne fait pas obstacle à ce que le préfet puisse, le cas échéant, ‘faire usage’ de ses pouvoirs ». Le préfet de Seine-et-Marne réécrit dans la foulée un nouvel ordre de réquisition.
Le Figaro sort de sa poche un sondage Opinion Way, véritable modèle du genre de l’arnaque en quatre questions (4), qui conclue que 56 % des Français veulent « la fin des grèves » : « La réaction du ‘touche pas à ma voiture’ a joué à plein contre les ‘bloqueurs’ et les ‘casseurs’, qui privent les Français d’essence ou brûlent leurs voitures… » (22/01)

24 octobre : Le quotidien La Croix (Bayard Presse) titre : « Pourquoi la grève dure encore. »

25 octobre : Trois raffineries (sur douze) reprennent le travail. À Marseille, 70 navires, dont 48 pétroliers, stationnent toujours au large du port. Sur le plateau de France 2, François Chérèque (CFDT) et Bernard Thibault (CGT) sont face à Laurence Parisot (Medef) et Christian Estrosi (ministre de l’industrie) sous le haut-patronage d’Yves Calvi. « Je rappelle que l’intersyndicale n’a jamais appelé à des mouvements de grève reconductibles », se souvient Chérèque, avant de s’adresser à Laurence Parisot : « La meilleure chose qu’on a à faire, puisque c’est central, c’est qu’on ouvre une négociation entre le patronat et les organisations syndicales sur l’emploi des jeunes, l’emploi des seniors. » Réponse de la patronne des patrons : « Je voudrais dire à François Chérèque que je suis d’accord… Ce serait une bonne façon de passer à autres chose. » Le Figaro (Dassault) estime que « dans [la] quête effrénée de croissance, objet d’une compétition sans merci, la France fait désormais la course avec un sac de pierres sur le dos : grèves, manifestations, blocage des transports et autre pénurie de carburant paralysent et désorganisent le pays depuis une dizaine de jours. » (25/10)

26 octobre : Le ministère de l’Intérieur publie un communiqué : « 2554 casseurs ont été arrêtés depuis le 12 octobre en marge des manifestations lycéennes contre la réforme des retraites et 1759 d’entre eux ont été placés en garde à vue (…) 72 policiers et gendarmes ont été blessés à l’occasion de ces manifestations. » Au final, 360 de ces 2554 « casseurs » seront poursuivis en justice, soit à peine 14%.

27 octobre : Treizième journée d’action. 2 millions de manifestants selon la CGT, 560 000 selon la police.
L’Assemblée Nationale adopte définitivement la réforme. Le Figaro décrète en une la fin du mouvement : « Le conflit touche à sa fin. » Le Parisien (Amaury) annonce les réformes suivantes : « Préparez-vous à vivre très vieux ! », tout comme La Voix du Nord : « Les seniors, ça va fort ! »
Sur la place Bellecour… ça continue de plus belle. (Lire l’acte 3)
Le quotidien Libération (Rotschild) titre sur « la menace Ben Laden » : « Alors qu’entre en application la loi sur le voile intégral, Ben laden s’en prend directement à la France et justifie les prises d’otages » – photo pleine page de la barbe de Ben Laden.
Pendant ce temps, la grève est toujours suivie chez Total (cinq raffineries sur six), mais les six autres raffineries françaises (sur douze) ont repris le travail.
Sur le site d’Europe 1 (Lagardère), un titre barre l’écran : « La retraite, c’est fait ! » – photo d’Eric Woerth d’un pas déterminé. Le fond est bleu. Les autres titres planent : « Il faut que la rigueur soit partagée », « BHL : proche de Strauss-Kahn, fidèle à Royal », « La France directement visée par Ben Laden ». S’ensuit la « question du jour » posée par Europe 1 : « Quel bilan tirez-vous de la réforme des retraites ? »

29 octobre : Fin de la grève dans toutes les raffineries de France (17 jours). Fin de la grève des salariés des terminaux pétroliers du Havre et de Marseille (33 jours). Le Figaro (Dassault) titre : « Retraites. Les syndicats mis en échec. . » Le « gratuit » Direct Matin (Bolloré) ironise : « Mobilisation en baisse. C’est la lutte finale. » Aujourd’hui en France/Le Parisien (Amaury) décide que « la mobilisation marque le pas » tandis que le journal lyonnais Le Progrès (Crédit Mutuel) résume : « Casse, Bloquage, Manifestations : épreuve de force. »

31 octobre : Malgré les réquisitions de salariés et les entraves au droit de grève que la justice a condamnées, le patronat soupire : « Les mouvements sociaux qui perturbent le trafic aérien depuis juin ont coûté plus cher aux compagnies françaises que l’épisode du volcan islandais Eyjafjöll [qui aurait coûté 188 millions d'euros] », déclare la Fédération de l’aviation marchande. La direction d’Air France estime pour sa part le « préjudice » à 25 millions d’euros. Quant à la SNCF, elle chiffre chaque journée de grève à 10 millions d’euros (exemple dans le fret : 17 jours).

3 novembre : La réforme du régime spécifique des députés et anciens députés est adoptée par le bureau de l’Assemblée Nationale : elle prévoit, au 1er janvier 2011, une baisse de 8% du montant des pensions, la suppression de la double cotisation (qui permettait aux députés d’accumuler deux annuités de retraite par an) et entrera en vigueur dès la promulgation de la réforme générale du système de retraites.

6 novembre : Quatorzième journée d’action (sous la pluie…) : 1,2 million selon la CGT, 375 000 selon la police. Dans les cortèges, on entend notamment « Carla, on est comme toi, on se fait baiser par le chef d’Etat ! » Le quotidien régional Les Dernières Nouvelles d’Alsace (Crédit Mutuel) estime que cette journée est un « épilogue [qui] fera office d’enterrement de première classe pour le conflit social ». (06/11)

8 novembre : Un sondage Ipsos-Le Point (François Pinault) établit le record d’impopularité de Sarkozy (66% d’opinions défavorables). Les Echos enterrent la révolte, décernent des médailles et enfilent des menottes : « Les gagnants et les perdants d’un conflit hors normes. » Selon Les Echos, les « gagnants » sont : la CFDT (« s’est rachetée une image combative ») et le Medef (« a laissé passer l’orage »). Par pudeur, le journal de la première fortune de France (Bernard Arnault) n’a pas mentionné la victoire de Woerth, Bettencourt, Sarkozy et Lagarde (« mot d’ordre a été donner de ne pas crier victoire »). Entre les gagnants et les perdants, on a la CGT (« a montré sa capacité d’action et ses limites ») et… Martine Aubry (« combatif, le PS ne réussit pas à se poser en alternative crédible »). Le gros « perdant » étant le maire de Marseille, Jean-Claude Gaudin (« crédit politique, activité du port, image : Marseille perd gros »…) : « Le patronat, qui craint des dépôts de bilan en chaîne parmi les 3000 entreprises du port, a chiffré le coût du blocage (traduction de « grèves », ndlR) à plus de 800 millions d’euros. » (Les Echos, 8/11/10)

9 novembre : Le Conseil constitutionnel valide la loi et le Journal officiel publie le texte.

10 Novembre : Le président de la République promulgue, à deux heures du matin, la loi sur les retraites.

15 novembre : Remaniement ministériel : Eric Woerth, quitte le gouvernement.

23 novembre : Quinzième journée d’action.

Et après ?

Julien BRYGO
(avec les articles d’Acrimed et les revues de presse du Nouvelobs.com)

* « Les éditocrates. Ou comment parler de (presque) tout en racontant (vraiment) n’importe quoi », Olivier Cyran, Mona Chollet, Sebastien Fontennelle et Mathias Reymond. Éditions La Découverte, Paris, 2010.

** bref rappel des réformes précédentes :
1991 : Publication du « Livre blanc » de Michel Rocard (PS) sur les retraites
1993 : Réforme d’Edouard Balladur (40 ans de cotisation)
1995 : Le 12 décembre, après près de deux mois de mobilisation contre le Plan Juppé (aligner le public sur le privé et réformer les régimes spéciaux : SNCF, RATP, EDF,etc.) Le pic des manifestations a été atteint le 2 décembre, avec 2 millions de manifestants.
2003 : Réforme Fillon (42 ans de cotisation sauf pour les régimes spéciaux et création de nouveaux produits pour le système par capitalisation)
2007 : Réforme des régimes spéciaux de Xavier Bertrand (SNCF, RATP et Industries électriques et gazières)
10 novembre 2010 : Réforme Woerth : allongement de deux ans de la durée de cotisation et report de l’âge légal à 62 ans)

Notes

1. Pour conserver le système de retraites actuel par répartition, vous seriez prêt à :
- Cotiser davantage ?
- Travailler plus longtemps ?
- Percevoir une plus petite retraite ?
(LH2 – ex-Louis Harris – pour Le JDD – Lagardère – , 13/11/09)

2. Et si vous aviez le choix, concernant votre retraite, préféreriez vous :
- Cotiser davantage pour partir à la retraite le plus tôt possible
- Travailler le plus longtemps possible pour vous garantir une retraite satisfaisante ?
- Partir le plus tôt possible quitte à avoir une retraite moindre
(IFOP – Laurence Parisot – pour Le JDD – Lagardère -, 10/01/10)

3. Cet article additionnel au projet de loi sur la réforme des retraites, proposait que « le Gouvernement présente au Parlement, avant le 31 décembre 2010, un rapport établissant la situation des régimes spécifiques de retraite des membres du Gouvernement et des Parlementaires et définissant les conditions d’un alignement rapide et effectif de la situation de leurs régimes spécifiques sur le régime général, visant notamment à un encadrement strict des pensions reversées, tant dans leurs possibilités de cumuls que dans leurs montants ».

4. Opinion Way est le plus grand bénéficiaire des contrats publicitaires de la présidence Sarkozy, comme l’a montré le rapport 2008 de la Cour des comptes sur le budget de la Présidence de la République, qui révélait que sur les 35 études d’opinion commandées à Opinion Way en 2008 par l’Élysée, au moins quinze d’entre elles avaient fait l’objet de publications dans la presse. Cet institut de sondage et de marketing est, entre autres, dirigé par Hugues Cazenave, ex-directeur adjoint d’Ipsos opinion, ex-DG d’Infométrie et ancien chargé de mission au cabinet de Gérard Longuet, en 1986.





0 commentaire     laisser un commentaire

Acte 2 : Les manifestants sont des « irresponsables »

Collectif, Réforme des retraites 2010 Publié par : Bertrand Gaudillere   25/11/2010
01bg1010_0445
02bg1009_2646
03bg1010_0508
04bg1010_0528
05bg1010_2506
06bg1010_2509
07bg1010_2508
08bg1010_2510
09bg1010_2525
10bg1010_2529
11bg1010_4177
12bg1010_4131
13bg1010_4201
14bg1010_4208
15bg1010_4218
16bg1010_4276
17bg1011_0151
18bg1011_0167
19bg1011_0166
20bg1011_0175
21bg1011_0182
22bg1011_0195
23bg1011_0199
24bg1011_0214
25bg1011_0222
1 / 25
Son : Les manifestants sont des « irresponsables » (Christina Firmino)
Images : Rue Du Peuple. Retraites 2010 (Bertrand Gaudillère)

Quand la stigmatisation des luttes sociales cache une casse sociale exemplaire

Entre le 7 septembre et le 23 novembre 2010, la France aura connu neuf journées nationales d’action. À chaque fois, c’est entre 1 et 3 millions de personnes qui battent le pavé. Si l’on en revient au début de l’année, ce ne sont pas neuf mais quinze journées d’action qui auront été organisées pour contrer la réforme des retraites. Manifestants cumulés : 30 millions.

Flashback. En 2006, pendant les manifestations anti-CPE, Sarkozy avait dit : « Quand il y a 3 millions de manifestants dans les rues, il faut retirer un projet de loi. » (cité dans L’Humanité, 23/09/10). En quel honneur cette réforme-là n’a pas été retirée, comme le CPE en 2006 ? Parce qu’elle est une autre étape indispensable dans le grand projet de la droite libérale (aidée de la gauche molle) de remettre en cause les acquis sociaux arrachés depuis le début du XXème siècle par la classe ouvrière. Démolir la sécurité sociale pour la livrer aux assurances privées, comme dans les pays anglo-saxons et comme dans de nombreux pays grâce au FMI, affaiblir le secteur public au bénéfice d’un secteur privé qui se pourlèche les babines et hurler aux « irresponsables », à chaque manifestation ou grève, ou encore transformer un des pays les plus riches du monde en paradis fiscal et lutter, avec un cynisme et une puissance inégalée contre les soi-disant « privilégiés » (cheminots, raffineurs, aiguilleurs du ciel, dockers…) qui se trouvent être les principaux leviers des actions collectives.

Dans le cas d’espèce que représente ce président-là, il s’agit surtout de satisfaire les appétits féroces de ses amis les milliardaires et autre patrons du Cac 40 que l’on ramasse désormais sous l’appellation : « la bande du Fouquet’s ». En cette année 2010, les bénéfices engrangés par les groupes du Cac 40 (au premier rang desquelles figure le groupe Total, dont on parle ici : Post 4) n’ont jamais été si énormes, même après la crise financière que l’Etat a fait payer aux contribuables – et non aux banquiers. « Au premier semestre de l’exercice 2010, les bénéfices [sont] en hausse de 86% par rapport aux six premiers mois de 2009 », notait ainsi Le Figaro à la veille des grandes manifestations de la rentrée (« Premier semestre en fanfare pour les sociétés du Cac 40 », 3/09/10).

Avez-vous vu ne serait-ce qu’un seul banquier emprisonné depuis la crise financière ?
Avez-vous vu un seul responsable public sanctionné depuis le plan de sauvetage des banques qui, à cause d’une simple décision technique, a fait perdre au Trésor public près de vingt milliards d’euros – autant que le déficit de la Sécurité sociale (1) ?
Avez-vous constaté qu’Eric Woerth, l’ami des riches, avait été désavoué par le gouvernement ?
A-t-on vu un seul patron renoncer à ses bonus et les redistribuer à ses ouvriers ?
A-t-on vu un seul des « amis des Fouquet’s » avouer, comme Warren Buffet, l’homme le plus riche du monde qu’« il y a une guerre de classes » et que « c’est la nôtre, celle des riches, qui mène cette guerre et qui est en train de la gagner » ? (2)

Point de complot ici. Pas de plan secret pour priver les travailleurs de leurs dûs et goinfrer les puissants avec leurs tripes. Tout ça est légal, pensé, et acté face aux représentants du peuple. Un détricotage minutieux, par à-coups, comme le ferait un rongeur, du contrat social qui lie les Français depuis la moitié du XXème siècle. Les riches paient de moins en moins d’impôts, Bettencourt, du haut de sa fortune de quinze milliards d’euros, est moins taxée qu’un simple cadre, les Français sont de plus en plus nombreux à passer sous le seuil de pauvreté, avec ou sans emploi. Les cadeaux faits aux entreprises, au premier chef d’entre elles celles du Cac 40 (et non les PME…) ont fait perdre à l’Etat de dodus revenus qui pourraient permettre d’embaucher des infirmières, des professeurs, de renflouer les déficits, d’assurer les allocations pour les chômeurs. Ce n’est pas la CGT ni une organisation marxiste-léniniste qui le dit… C’est la Cour des Comptes :

« En remettant le 6 octobre son rapport sur les niches fiscales à l’Assemblée nationale, [le président de la Cour des comptes, Didier Migaud] a dégainé une quarantaine de propositions pour les réduire [les niches fiscales d'entreprises] de 15 à … 30 milliards d’euros. (…) Le Conseil des prélèvements obligatoires constate d’emblée une prolifération des niches : depuis cinq ans, leur nombre a explosé. Aujourd’hui, les entreprises bénéficient de 293 niches fiscales, soit plus de 35 milliards d’euros de manque à gagner pour l’Etat (14 % de ses recettes). Elles profitent aussi de 91 dérogations aux prélèvements sociaux – soit 66 milliards en moins pour la Sécurité sociale (15 % des recettes). Surtout, certaines niches se révèlent tout à fait inefficaces par rapport à leur objectif de stimuler la croissance, l’emploi, la compétitivité. » (« La cour des comptes se déchaîne », Challenges, 7/10/10).

Et encore, ce rapport de la Cour des comptes ne parle pas des niches des ménages… Un seul chiffre suffit pour montrer comment les travailleurs se sont fait piquer leur fric : Selon la Commission européenne, la part des salaires dans la valeur ajoutée a perdu près de dix points depuis 1983 (9,3% en France, 5,8% dans les pays du G7). 1983… C’est le début, grâce à la déréglementation de la finance sous Bérégovoy, de l’argent-roi et de la décomplexion face aux profits. Cet argent est tout simplement tombé, sous l’oeil ébahi et impuissant des salariés et des organisations syndicales, des poches des salariés pour finir dans celles des actionnaires, donc du capital. C’est contre ça, surtout, que la « révolte d’octobre » a éclaté. Contre l’abolition des privilèges, les Français se sont réveillés et sont descendus dans la rue, à quinze reprises.

Dans les secteurs stratégiques, bien que frappés de mesures destinées à neutraliser les grèves comme l’instauration dès 2007 d’un service minimum, les ouvriers (ils ont été jusqu’à 40 000 grévistes à la SNCF) ont bloqué l’économie et tenté de peser de tout leur poids pour faire plier le gouvernement. Car il ne s’agissait pas uniquement de cette réforme des retraites dont le but, comme toujours, est de faire « travailler plus » pour « gagner moins ». Il s’agissait de tout le reste : un président qui bafoue le peuple, ses droits et ses choix, qui stigmatise une partie de la population en raison de ses origines, qui donne aux riches et rackette les pauvres, qui détruit les services publics et accélère les privatisations (en la matière, il sera dur d’en faire autant que Lionel Jospin), qui ment à outrance (GDF ne devait « jamais être privatisé », souvenez-vous), et qui lance que « désormais, en France, lorsqu’il y a une grève en France, plus personne ne s’en aperçoit » (2008)

Face à cette révolte populaire, les médias et le patronat ont hurlé à la « prise d’otage » (Le Point, 14/10), au « terrorisme économique » (Jean-François Roubaud, CGPME, Canal +, 19/10) et au « corporatisme » (Franz-Olivier Giesbert, RTL, 24/02). C’est habituel : les médias – et leurs aficionados – ne tolèrent les luttes sociales uniquement lorsqu’elles n’ont aucun effet sur le réel), à la nécessaire « résignation » (Les Echos, 22/06) et à l’obligation et même l’« urgence » (Alain Duhamel, RTL, 23/03) de réformer. Au-dessus des têtes des manifestants, les politiques font planer les déficits (39 milliards pour les retraites, 27 milliards pour la sécurité sociale, et 1248 milliards d’euros de dette publique), ces avatars des changements actuels du système de retraite et de la Sécurité sociale (réformes à venir). Pour bien faire peur au peuple, les économistes les plus affûtés ont même imaginé un scénario diabolique : placer la France sous la tutelle du FMI. Ils en ont même fait un film. Ce n’est pas TF1 ni Direct 8 qui a diffusé ce document d’anthologie, c’est la chaîne de service public, France 5 (ici).

Il ne serait pas venu à l’esprit des gouvernants de rétablir la balance de la part des salaires contre la part du capital, d’amoindrir le pouvoir de nuisance des actionnaires et de la finance ou de taxer sérieusement les profits. Bien au contraire. Il s’agit de nationaliser les pertes causées par les intérêts privés. Faire payer aux pauvres les conséquences des sauteries des riches. Ainsi du bouclier fiscal (700 millions d’euros), ce boulet que se traîne Sarkozy et qui a été créé justement pour rendre aux riches ce qu’ils devaient à l’Etat. Dans son interview à l’Elysée, mi-novembre, Sarkozy a laissé entendre qu’il le retirerait. Une nécessaire touche de social pour justifier ce qui arrive ?

Dans la dernière journée d’action, celle du 23 novembre, deux slogans résumaient bien la situation : « Elle est bientôt finie cette nuit du Fouquet’s » et « Une seule solution : le référendum »

Julien BRYGO

Notes

1. « Au lieu de subordonner son sauvetage des banques en perdition à une prise de participation dans leur capital, laquelle ensuite aurait pu être revendue avec un joli bénéfice, le gouvernement français a préféré leur consentir un prêt à des conditions inespérées… pour elles. » (« Burqa bla-bla », Le Monde diplomatique, avril 2010)





0 commentaire     laisser un commentaire

Acte 3 : Les jeunes sont des « casseurs »

Collectif, Réforme des retraites 2010 Publié par : Bertrand Gaudillere   25/11/2010
01bg1010_2698
02bg1010_2631
03bg1010_2666
04bg1010_2634
05bg1010_2651
06bg1010_2672
07bg1010_2863
08bg1010_2785
09bg1010_3279
10bg1010_3300
11bg1010_3337
12bg1010_3449
13bg1010_3465
14bg1010_3501
15bg1010_3541
16bg1010_3687
17bg1010_3399
18bg1010_4294
19bg1010_3374
20bg1010_4295
21bg1010_3651
22bg1010_3729
23bg1010_4330
1 / 23

2554, c’est le nombre d’interpellations en marge des manifestations lycéennes qu’a dénombrées le ministère de l’intérieur entre le 12 et le 25 octobre 2010.
Pour la seule ville de Lyon, il en compte 286.
Dans leur grande majorité, ces arrestations auront été réalisées autour de la place Bellecour entre le 19 et le 21 octobre. Une place qui pendant trois jours aura été le théâtre de la « guérilla urbaine » a laquelle se livraient les « casseurs » venus pour « piller » les vitrines de luxe et « affronter les forces de l’ordre », si l’on en croit les médias qui donnent l’impression d’une ville à feu et à sang livrée a des « émeutiers » sans foi ni loi. Une théorie que vient renforcer Brice Hortefeux lors de son déplacement dans la capitale des Gaules  « La police et la justice sont mobilisées. Nous ne laisserons jamais les voyous transformer des parcelles de notre territoire en champ de bataille (…) La France n’appartient pas aux casseurs, elle n’appartient pas aux pilleurs, ni aux caillasses, la France appartient aux honnêtes gens qui travaillent dignement. Contre les voyous, nous n’avons qu’une seule réponse : l’autorité de l’État et l’exemplarité de la justice. Les lois sont faites pour être appliquées. L’État de droit sera protégé. »
La protection se traduira par un hélicoptère de la gendarmerie qui survolera le centre ville pendant 4 jours, 800 CRS , policiers et Gendarmes Mobiles mobilisés, 2 camions anti émeutes et le renfort du GIPN.
Une démonstration de force qui connaît son point d’orgue le 21 octobre avec le bouclage de la place Bellecour par les forces de l’ordre, pendant plus de quatre heures, enfermant dans ce qui sera qualifié de « prison à ciel ouvert » plusieurs centaines de lycéens venus rejoindre une manifestation officielle. Ils ne pourront quitter les lieux qu’après un contrôle d’identité au cours duquel ils seront pris en photos. Un dispositif « un peu inédit », selon le préfet qui avait déjà été mis en place la veille, à moindre échelle, sur le pont de la Guillotière, où, pour ma part, j’ai du tendre mon passeport, ouvrir mon sac et accepter d’être « palpé » pour une fouille au corps rapide.

Certes il y a eu des vitrines brisées, des abribus saccagés et des poubelles enflammées, tout autant qu’il y a eu quelques voitures incendiées ou retournées et des pierres qui ont volé. Pour autant, Lyon ne donnait pas à voir un spectacle de désolation, où régnait en maître le clivage entre les « bons » et les « mauvais » manifestants, les « casseurs » et les autres ! (Selon la préfecture, six voitures ont été incendiées, 21 retournées, neuf commerces ont été pillés, huit autres dégradés et six abris-bus détruits – Le Figaro.fr 20/10/2010).

Sur la place Bellecour ou dans les cortèges, aucun discours ne cautionnait la violence. Les avis n’étaient pas aussi tranchés que sur les plateaux des JT de 20 heures, il y avait une certaine compréhension de ces actes répressibles comme étant le résultat d’une violence politique, sociale et économique faite à l’endroit d’une population stigmatisée que sont les jeunes issus de l’immigration et… les jeunes tout court, irresponsables et bien incapables de comprendre les enjeux de l’économie mondialisée, prenant comme un recul social une mesure qu’ils devraient applaudir, tant elle permet à leur pays de demeurer compétitif et de conserver la notre triple A auprès des agences de notations !
Certains envisageaient même cette violence comme l’expression d’une forme de lutte sociale, à l’image de Luc, étudiant à Science Po Lyon qui ne voyait pas de contradiction entre le mouvement étudiant et « les évènements de Bellecour » qui représentaient tous les deux l’expression d’un malaise général face à un gouvernement dont la violence verbale, économique et sociale n’est plus à prouver. A violence, violence et demie ?
A chacun ses armes. Lorsque l’égalité des chances relève plus du slogan de campagne que de la réalité du terrain, il ne faut pas être surpris par la naissance d’une contestation violente, poursuivait il, s’étonnant même qu’elle ne soit pas plus puissante et surtout qu’elle ne soit pas arrivée plus tôt.

On est loin de la question qui faisait les « Unes » : Qui sont les casseurs ?

« Les casseurs viennent des banlieues de Lyon et d’une quinzaine de lycées de la ville, en grande partie ceux des quartiers sensibles », annonçait Le Post en date du 21 octobre, relayant les propos du préfet du Rhône.
« Les casseurs sont inconnus de notre mouvement », assurait Kelvin Mounard de l’UNL Rhône dans le JDD du 20 octobre, et Gérard Collomb, sénateur-maire de Lyon, d’ajouter dans ce même JDD : « On a même vu sur les bandes vidéos des dames avec un aspect très honorable, qui, à partir du moment où les vitrines étaient brisées, se sont dit qu’un sac à main, ce serait pas mal. »
Pour Le Figaro du 20 octobre, « les casseurs venaient notamment de la banlieue ». Et Lyon Plus de conclure : « Qui sont les fautifs des scènes de guérilla urbaine que Lyon a connues ces derniers jours ? Dans la majorité des cas, il s’agit de jeunes, même très jeunes puisqu’ils ont entre 13 et 18 ans, issus de l’immigration maghrébine. » (21/10/10) « C’est pas seulement les casseurs, c’est la banlieue qui s’est soulevée. » (Le Progrès, 20/10/10)
« Le mode opératoire est caractéristique, ce sont des groupes de 30 à 40 jeunes extrêmement mobiles qui passent d’une rue à l’autre », a souligné Olivier Magnaval ajoutant dans Le Progrès (18/10/10) : « On est dans un phénomène de violences de type urbain par des casseurs, qui peuvent être aussi lycéens, mais sont connus des services de police. » (1)

En bref, les casseurs viennent des banlieues sont d’origine maghrébine et connus des services de police.
Une analyse médiatique bien vite démentie par les comptes-rendus d’audience… du parquet de Lyon : « Les prétoires ont vu défiler une large majorité de jeunes sans antécédents, dont beaucoup de lycéens, des étudiants en ébénisterie ou en histoire, quelques chômeurs et salariés précaires, magasinier, vendangeur ou peintre en bâtiment. (…) C’est une délinquance d’aubaine. Aux côtés de petits groupes de casseurs, beaucoup ont cessé d’être spectateurs pour devenir acteurs », analyse le procureur général de Lyon, Jean-Olivier Viout, reconnaissant que « le malheur est que les se font beaucoup moins prendre que les autres » (AFP, 26/10/10).

Les « vrais casseurs »… ceux d’origine maghrébine vivant dans les banlieues et connus des services de polices.

De deux choses l’une, soit la presse nous ment, soit les inculpés ne sont pas les bons, ou alors la réalité est plus complexe qu’il n’y paraît.
On pourrait l’envisager et questionner la génèse de cette violence plutôt que de chercher à établir un profil type pour répondre à cette éternelle question de savoir qui sont les casseurs ! On ne naît pas casseur, en revanche on peut le devenir, non pour une obscure raison génétique, mais bel et bien parce que la violence sociale, politique et économique, la stigmatisation, l’appauvrissement et la ghettoïsation finissent par appeler à une autre forme de violence, moins sourde, plus spectaculaire, et plus médiatique !

Ce jeudi 21 octobre donc, le rendez vous pour la manifestation était place Antonin Poncet. Pour y accéder, la plupart des étudiants passeront par la place Bellecour. Certains transiteront d’une place à l’autre sans problème, d’autres non. A partir de 14 heures, sans raisons visibles, un cordon de CRS se déploie entre les deux places scindant le cortège en deux. Il y a les « bons » et les « mauvais » manifestants, ceux qui ressemblent à des étudiants, du moins à l’archétype, et les autres, tous les autres, ceux issus des « minorités visibles », issus de l’immigration, issus des classes pauvres, issus des quartiers défavorisés, issus des banlieues, les z’y va, les noirs et les arabes en somme, à choisir en fonction du registre de langage. Bref, ceux qui, bien entendu, ne peuvent naturellement être étudiants, ou scolarisés, ou du moins pas avec les bonnes intentions.

À partir de là, la tension monte, quelques jets de pierres, auxquels viennent répondre les grenades lacrymogènes, et c’est l’enchaînement, jusqu’au bouclage complet de la place qui laisse incrédule les principaux intéressés :

Témoignages (2) :

« En arrivant à l’entrée de la place Bellecour à 14h30, je vis de nombreux CRS présents tout autour de la place, néanmoins aucun réel barrage n’était en place et les forces de l’ordre ne m’ont absolument rien dit en me voyant arriver et se sont même séparées doucement pour me laisser passer. Je m’engage donc tranquillement sur la place. Cependant, à l’autre extrémité, je fais face à une horde de CRS en position de blocage. Je décide de faire demi-tour, constatant que l’ensemble des sorties de la place est bloqué de la même façon. Arrivant par là où j’étais entré, je constate qu’un barrage de CRS vient d’être mis en place. Ceux-ci me refusent le passage sous prétexte des ordres du préfet alors même que quelques minutes avant ils venaient de me faire pénétrer sur la place.
C’est alors que commence une détention avec plusieurs centaines de personnes sur la place, sans aucune raison.
Pire encore, durant cette détention, je découvre que certaines personnes sont enfermées depuis 13h15, donc les forces de police m’ont laissé rentrer en sachant parfaitement qu’il s’agissait d’un piège.
Pendant ma détention, sachez que toutes les personnes âgées, ou non jeunes pour être précis, ont pu partir sous prétexte qu’elles « habitaient la rue juste à côté ». Un véritable filtrage a opéré pendant cette période, afin que nous ne finissions qu’entre « jeunes », favorisant ainsi l’amalgame entre lycéens révoltés et casseurs. Les forces de police ont été brutales, insultantes, face à des personnes profondément calmes, cherchant juste à comprendre ce qui se passait. C’est finalement après cinq heures que je pus sortir par le « Check Point » mis en place à l’une des sorties. Là, sachez que je fus victime d’un contrôle d’identité abusif, allant même jusqu’à une photographie de mon visage. Je sortis à 19h30, sans aucune autre explication. »
Etudiant en Philosophie

« Ce matin vers 10h45, avant d’aller chercher mon enfant à l’école, quelques groupes d’étudiants regroupés, attendent pour manifester. Aucune agitation. Les forces de l’ordre contrôlaient déjà tous les accès.
Vers 13h45, j’ai pu rentrer sur la place et me poser vers la rue Emile Zola sur un banc comme la plupart des lycéens. J’entends l’un d’eux dire : « J’ai envie de pisser ! J’en peux plus… ! » Un autre lui répondre : « T’as essayé là-bas quai de Saône ? » Je regarde plus attentivement et je vois en effet que chaque ado était refoulé par les CRS.
Puis vers 14h je me lève et pars en direction de la place Antonin Poncet. Arrivé à l’angle, attroupement de jeunes, qui comme moi viennent voir ce qui se passe. Je vois des drapeaux : « Libérez nos camarades ! Libérez nos camarades ! » Je passe le contrôle… je sens un regard casqué se retourner vers moi et… rien. Jean, blouson, cheveux grisonnants, je passe.
La tension monte… CRS et BAC + camionnettes constituent une ceinture empêchant l’intersyndicale et d’autres venus, côté place Antonin Poncet soutenir et manifester avec les lycéens, côté Bellecour… Les points se lèvent, des cris couvrent le bourdonnement de l’hélicoptère qui tourne au-dessus de nos têtes inlassablement… Autour de moi, la tension monte (…)
Vers 17h, je fais le tour jusqu’au pont Bonaparte et là je vois plus d’une cinquantaine de lycéens les uns derrière les autres. Ils sont fouillés, contrôlés. Je demande à l’un d’entre eux qui vient de sortir s’ils sont photographiés. Il me dit que lui non, mais d’autres oui : « J’ai posé des questions dit-il : » Qui photographiez-vous, sur quels critères  On lui répond : « Eux par exemple, en survêtement… ! »

« J’ai 35 ans, je suis syndicaliste, et en grève le 21 octobre, je me suis retrouvée enfermée place Bellecour en compagnie d’une autre militante qui a la quarantaine, une amie de mon âge ainsi qu’un ami étudiant de 23 ans…Pas vraiment le profil décrit dans les médias !
Je tiens à dire que j’ai été très choquée par ce que j’ai vécu et vu.
Le filtrage au faciès par les flics, les provocations envers les lycéens maghrébins… Le calme dont ces mêmes lycéens ont fait preuve, ne répondant pas aux provocations policières.
Le GIPN armé jusqu’aux dents, l’hélico, les CRS et gendarmes, les camions anti- émeutes…Un déploiement des forces de l’ordre digne d’une situation de guerre civile !
Et évidemment la stupeur de constater que nous étions emprisonnés à ciel ouvert. Les gaz lacrymogènes tirés des 4 coins de la place alors que nous ne pouvions y échapper, tout cela n’avait aucun sens. Si ce n’est de mettre la pression afin que les jeunes ripostent, justifiant un matraquage en règle et plusieurs arrestations….Riposte qui n’a pas eu lieu, donnant à voir ce spectacle ridicule et désolant du contrôle d’identité massif et des arrestations de fin de journée, après avoir pris soin de relâcher au compte-goutte et auparavant les plus âgés d’entre nous, dont je faisais partie…
J’ai aussi assisté à une belle opération de communication policière : les flics nous repoussaient des côtés vers le centre de la place, sans résistance des manifestants, lorsqu’un journaliste est arrivé et a commencé à filmer la scène. Devant l’œil de la caméra, un CRS a alors poussé violemment un jeune qui se trouvait en face de lui…Pitoyable.
Une fois n’est pas coutume, j’ai regardé le soir même le JT de TF1 pour voir ce que des millions de téléspectateurs sauraient de cette journée :
J’y ai appris que la police avait « réussi à isoler les casseurs place Bellecour » et avait dû « les évacuer à la lance à eau ».Tiens donc, et aucune allusion au fait que nous étions prisonniers des flics, qu’on attendait tous justement d’être évacués !
Je passe sur les images de voitures renversées qui avaient déjà été diffusées le 19/10…Et celles des « occupants » de la place Bellecour, tous vêtus de survêt-capuche, cela va de soi. Pourtant j’en ai vu des caméras cette après-midi là, mais les journalistes ne m’ont jamais filmée. »

« J’arrive un peu après 12h sur la Place Bellecour, accompagnée de plusieurs ami(e)s étudiant(e)s. On franchit un cordon de policiers pour entrer sur la place.
Vers 13h30 nous commençons à nous rapprocher de la Poste, d’où part la manifestation. Le cordon policier est toujours présent et sépare les manifestants qui sont déjà sur la place Bellecour de ceux qui sont sur la place A. Poncet. Ils refusent de nous laisser passer. Après une demi-heure de discussion, les syndicats aidant probablement, ils finissent par ouvrir le cordon et laissent passer une trentaine de personnes avant de le refermer brutalement, lorsque apparemment la population qui passe ne répond plus aux critères du « bon manifestant » (la peau claire, pas trop jeune, pas de survêtement ni capuche). Plus personne n’a le droit de sortir de Bellecour. La tension monte. A 15h30, finalement, les manifestants « libres » décident de partir en cortège. Nous, on attend.  On est plusieurs centaines sur la Place. Il doit être aux alentours de 16h30, cela fait trois heures qu’ils nous retiennent.  Je leur dit mon envie de pisser et de manger, mais pas moyen. Je prend conscience de la rétention forcée que je subie. Les flics nous disent que c’est un ordre du préfet, et qu’ils ne savent quand ils auront l’autorisation de nous laisser sortir.  A un ami qui demande s’il serait possible d’amener un ballon de foot de l’extérieur, histoire de s’occuper,  le flic répond qu’il n’a « qu’à prendre la vessie bien gonflée de la jeune fille qui vient de demander à sortir pour aller aux toilettes », avant de s’esclaffer avec ses collègues. Personne ne comprend la situation. Malgré tout la place s’est vidée un peu. Aidés par des habitants et des propriétaires de magasins, qui leur ont ouvert les portes et arrière-boutiques, certaines personnes ont pu sortir. J’apprends également que les policiers ont laissé sortir certains amis étudiants, mais qu’en revanche les jeunes typés maghrébins qui étaient à côté d’eux se sont vus la sortie refusée. Le délit de faciès est systématique. Je retourne voir les policiers pour des explications. Un d’entre eux m’explique « qu’on a de la chance d’être en France car si on était en Espagne on se serait déjà fait fracassé la tête par la garde civile », et que « lorsqu’il y a des troubles de l’ordre public, la liberté de circuler librement peut être suspendue ». La place, à ce moment et depuis plus d’une heure, est parfaitement calme. Lorsqu’un peu plus tard des jeunes commencent à se rassembler en protestant au centre de la place, ces policiers avec qui nous « discutions » pointent sur nous leurs armes et nous somment de reculer. Ce qu’on fait. Des lacrymo sont lancées sur toute la place Les gens courent dans tous les sens. Devant moi, une jeune fille, environ 15 ans, en pleurs, dans les bras d’une amie à elle. Elles vont voir les policiers, demandent à sortir. Le flic leur dit de dégager. Face à notre incompréhension, un flic nous dit : « c’est une innovation policière. ». »

Bertrand Gaudillère

Notes

1. Citations relevées dans Prouesses de la presse locale : « Casseurs de Lyon » et diversions sécuritaires, Acrimed, 22/11/10
2. Sources : Rebellyon, Comité de Lutte, Rue89, ContreInfo.





0 commentaire     laisser un commentaire

Acte 4 : Les grévistes sont des « bloqueurs »

Collectif, Réforme des retraites 2010 Publié par : Bertrand Gaudillere   25/11/2010

(en cas de problème pour lire la vidéo : cliquez ici)

A l’entrée de la raffinerie, ce vendredi 29 octobre, à côté du bâtiment de la direction de Total, dont le logo est bien visible depuis l’autoroute A7, se dresse un barnum sous lequel s’affairent une cinquantaine de grévistes.
D’un côté l’imposante construction en verre au sommet de laquelle trônent fièrement les cinq lettres blanches sur fond rouge, de l’autre cette modeste tente en prise avec le vent qui souffle comme la colère gronde… C’est à l’image du conflit. Le verre et le béton ne bougeront pas, tandis que la toile finira par disparaître.  Peut-être même qu’elle s’envolera avant la nuit, comprend-on en rencontrant Michel, syndicaliste CGT, en grève depuis le 12 octobre, soit 17 jours, comme ses collègues des cinq autres raffineries du groupe en France (sur 12). « Ils ne pourront pas tenir encore bien longtemps. Les copains de la SNCF ne sont pas parvenus à mobiliser sur la durée, La Poste non plus, pas plus que Renault Véhicules industriels (RVI) ou Rhodia… Pourtant il y avait la volonté de ne pas se laisser faire, de se battre, d’exprimer un véritable ras-le-bol bien au delà de la réforme des retraites. » C’est ce ras-le-bol d’ailleurs qui a permis de voir naître un vrai élan de solidarité.
Ils se sentent soutenus mais pourtant isolés.
Les médias n’y sont pas pour rien, nous dira encore Michel, demandant tout à coup si au moins on ne fait pas partie de « ceux-là », en désignant la « Une » du quotidien Le Progrès qu’ils ont scotchée sur la tente : « Casse, Bloquage, Manifestations : épreuve de force. »
A Feizin, les grévistes de cette raffinerie Total, qualifiée de « colonne vertébrale des luttes » (L’Humanité, 31/10/10) se sentent trahis par les journalistes qui s’évertuent à ne pas relayer le message des citoyens, des grévistes et des manifestants que le gouvernement refuse d’écouter. Ils sont fatigués du discours simpliste qui les décrit comme les « preneurs d’otages » d’une population désireuse de « travailler sans rechigner » et d’autant plus en colère que cette population n’a eu de cesse de leur témoigner leur soutien matériellement, humainement ou financièrement. Les caisses de nourriture sont empilées sous la tente. Pour cette seule matinée du 29 octobre, ils ont reçu plus de 5000 euros pour la caisse de solidarité. Des dons provenant de professeurs d’université, de syndicats, d’élèves, de l’inspection du travail et de particuliers, dont certains ont fait le déplacement pour leur remettre le chèque en main propre. En 17 jours de grève, ils auront vu défiler étudiants, syndicalistes, politiques, chômeurs ou travailleurs venus les mains pleines ou les poches vides, mais tous animés de cette même envie de partager un peu de ce combat contre une politique qu’ils ressentent comme de plus en plus injuste et totalitaire.
Ils reprendront le travail à la suite de l’assemblée générale de l’après-midi, un peu las et amer, mais certains de n’avoir perdu qu’une petite bataille et surtout pas la guerre.

Bertrand Gaudillère





0 commentaire     laisser un commentaire

Acte 5 : Face aux « bloqueurs », l’armée…

Collectif, Réforme des retraites 2010 Publié par : christina   25/11/2010
01jb1010_0341
02jb1010_0471
03jb1010_069-21
04jb1010_0281
05jb1010_0711
06jb1010_0771
07jb1010_075-21
08jb1010_0601
09jb1010_0201
1 / 9
Quand les médias dominants escamotent un mouvement social…

 
Son : (Julien Brygo) « Vingt cars pour dix lascars. La réquisition », reportage diffusé le 22 octobre 2010 dans l’émission Là-bas si j’y suis (France Inter).
Images : Grandpuits (Julien Brygo)

Face à un mouvement social de grande ampleur, les médias ont choisi, une fois de plus, de se focaliser sur les « blocages, paralysies, pénuries » et autres « prises d’otage » tandis que salarié(e)s, manifestant(e)s et révolté(e)s ordinaires ont parlé de « lutte, rapport de force, solidarité, retrait de la réforme des retraites ». L’armée de spécialistes, observateurs, commentateurs et autres envoyés spéciaux ont répété à l’envi le discours de la nécessaire « résignation » face à une réforme « inéluctable ». À Grandpuits (Seine-et-Marne), l’armée a été envoyée contre des salariés en lutte aidés de citoyens solidaires. Mais cette nuit-là, tous les uniformes n’étaient pas bleus…


De la raffinerie des Flandres…

La dernière fois, c’était en février 2010. Et c’était rien que pour les ouvriers de la Raffinerie des Flandres, à Dunkerque. Eux qui n’avaient jamais manifesté, ne s’étaient jamais mobilisés et se sentaient à l’abri, bichonnés au sein d’un des fleurons industriels français, étaient subitement devenus le visage de la France « bloquée », réticente à la « modernité » contre la France qui veut « avancer » et, surtout, « réformer ».
On les surnommait « les aristocrates du monde ouvrier », les « petites mains de l’or noir ». Plutôt bien payés (environ 2000 € sans les primes pour un opérateur en début de carrière), assurés de mutations alléchantes pour les cadres, de treizième voire de quatorzième mois, de primes régulières à l’intéressement pour les ouvriers (sauf les sous-traitants : c’est pas compté pareil…), les opérateurs des raffineries de pétrole savaient se montrer dociles et ne pas faire grève. Pourtant, le taux de syndicalisation des ouvriers des raffineries est un des plus élevés : entre 20 et 40%. À la raffinerie des Flandres, il est de moins de 20%.
Sauf que depuis un an, ils savent leur raffinerie, la plus récente construite en France (1973), vouée à la fermeture. On leur disait que la consommation d’essence baisse inéluctablement, que les capacités de production sont aujourd’hui dépassées, que la France est en surcapacité de raffinage. Tandis que leur employeur faisait construire à Jubail, en Arabie Saoudite, la « méga-raffinerie » du XXème siècle, eux répondaient qu’ils n’avaient pas constaté de mouvement massif de troc de voitures contre des bicyclettes et qu’ils voulaient travailler pour vivre. Normalement. Les salariés des cinq autres raffineries françaises de Total s’étaient mis en grève pendant une semaine, pour soutenir leurs collègues de Dunkerque.

C’est à ce moment-là que la phobie des pénuries monta dans les âmes des copistes du Parti de la Presse et de l’Argent (1) : « Jusqu’au boutistes », irréductibles « bloqueurs », entravant la « création de richesses », « l’emploi », « la croissance », « le travail »… Une « minorité » qui « prend en otage » la « majorité »… Une fois de plus, se désolent les professionnels de l’information et du spectacle, « les ouvriers menacent de paralyser la France » (France 2, 23/02/10). Dans les tours rédactionnelles, on applique alors la philosophie-maison : on tolère les luttes sociales dès lors qu’elles ne sont pas visibles et n’ont pas d’effet sur le réel. Au-delà, toute forme d’action revendicatrice est perçue comme flirtant avec le « terrorisme ». Vous avez dit « radicalisation » ?
Devant les brasero du site de Mardyck, les ouvriers, eux, parlaient de « lutte essentielle, fondamentale même ». Marcel Croquefer (CGT), l’un des porte-parole dunkerquois de ce mouvement, disait surtout que cette lutte était essentielle pour éviter ce qu’il y a derrière : la délocalisation de l’aciérie d’Arcelor-Mittal (au Brésil ?) et des autres mastodontes de l’industrie qui ont colonisé Dunkerque et ses environs. « Si les patrons voient que les ouvriers de Total acceptent docilement ce verdict de fermeture, alors, derrière, ils pourront faire pareil. »

Les dirigeants de Total veulent transformer leur raffinerie en dépôt. Des mille emplois, il n’en resterait qu’une cinquantaine. Alors, ces ouvriers ont protesté et rappelé que leur employeur avait réalisé, en pleine débâcle financière (2008), le plus gros bénéfice jamais réalisé dans toute l’histoire, par un groupe français : 13,9 milliards d’euros : les journalistes locaux ont alors sorti leurs plumes les plus affûtées : « Démagogie ! », s’étrangla par exemple La Voix du Nord (2).
Sous l’œil humide des politiciens dunkerquois et parisiens, les opérateurs ont rappelé que l’activité d’une raffinerie génère autour d’elle des flux, des usines, des échanges, des impôts et des taxes (3), donc des financements pour des écoles, des postes d’infirmières, des constructions de logements, des actions de mécénat aussi et surtout, du boulot… Les notables en cravate rouge, bien installés dans leurs bureaux de l’administration à Dunkerque, ont répondu qu’ils seraient de toutes les luttes, qu’ils mouilleraient leur chemise. Que « jamais », ils n’accepteraient.

Les salariés de Total ont eu des promesses. Celles du PDG de Margerie (« Aucun licenciement »), des hommes politiques locaux (« Nous n’accepterons pas la fermeture ») et nationaux comme celles d’Estrosi (« Mon langage a été constant depuis le mois de décembre, je n’ai cessé de dire : je veux la réouverture de la raffinerie des Flandres si jamais il n’y a pas un vrai projet », RTL, 24/02/10), et celles des porte-parole syndicaux (« Faites des réserves, il y aura une pénurie d’essence dans ce pays ! »)… Aucune n’a été tenue. Logique, donc, qu’ils se soient sentis trahis à la fois par les patrons, par le gouvernement, par les médias, et par les centrales syndicales. A la CGT, en l’occurrence, le secrétaire Pétrole, Charles Foulard, qui avait appelé à la « suspension du mouvement de grève générale chez Total », deviendra, quelques mois plus tard, l’icône du « blocage » et des « pénuries ». Il sera même « l’homme du blocus » pour Le Parisien (21/10). Lui qui avait assuré, sur le parvis de la Défense : « Nous allons appeler les salariés à durcir le mouvement, à l’amplifier, à accélérer les procédures d’arrêt des installations puisqu’il semble que le groupe Total et le gouvernement n’ont pas mesuré la détermination des salariés (… Nous invitons les automobilistes à se rendre dans les stations service ! » (France Info, 21/02/10). « Charlie » est attaqué, notamment par le délégué Sud de la raffinerie des Flandres (majoritaires), Philippe Wullens : « Il avait négocié avec la direction avant le conflit. Il nous a sacrifiés en échange de garanties de pérennité durant 5 ans pour les autres raffineries. Il n’est plus le bienvenu (à Dunkerque). »

Coup de fil à Charles Foulard, le 11 novembre 2010 : « On était complètement coincés », se rappelle-t-il, « heureux de reparler à froid de ces évènements » car, dit-il, « je continue (dix mois après) à recevoir tous les jours des insultes en disant que j’ai lâché la raffinerie des Flandres ».

« En réalité, ce qui s’est passé est différent : le jour où j’ai appelé à la suspension de la grève nationale, c’est parce que la direction de Total avait souscrit à toutes nos demandes : étudier le redémarrage de la raffinerie, ramener le CCE de fin juin au 8 mars, organiser une table ronde nationale et dunkerquoise et s’engager à ne fermer aucune raffinerie dans les cinq ans. Deux jours plus tôt, la CFDT avait fait circuler des appels à la reprise du travail. En réalité, moi, ce jour-là, j’ai dit : ‘Les conditions sont réunies pour une suspension su mouvement. Mais ce sont les salariés qui, dans chaque raffinerie, doivent décider en AG de la poursuite ou non du mouvement.’ Par la suite, à trois reprises, on a voulu relancer la grève nationale entre février et juin, mais les salariés n’ont pas souscrit à un nouveau mouvement en soutien aux collègues de Flandres. Ce que je pense, c’est que on a un goût amer, mais que cette grève nationale était un exemple de grève nationale dans un même groupe. Une semaine, quand même… »

Dix mois se sont écoulés depuis le début de leur grève. Les ouvriers dunkerquois ont eu face à eux un autre rouleau compresseur : la justice. Le 30 juin dernier, la cour d’appel de Douai a ordonné le redémarrage de la raffinerie sous peine d’amende, pour « défaut d’information des représentants du personnel ». « Une grande première », selon Marcel Croquefer (CGT). Évidemment, le groupe Total a fait appel. Et n’a pas été condamné à payer les 100 000 € d’astreinte par jour pour non-fonctionnement de la Raffinerie grâce à un vice de forme relevé par leurs (chers) avocats.

Le 22 octobre, le couperet tombe. Le Tribunal de grande instance de Nanterre rend son verdict implacable : Autorisation de fermeture de la raffinerie. « Si la justice a également reconnu cette entrave [à « l'information des représentants du personnel »...], elle a seulement condamné le groupe Total à verser 5000 euros au comité central d’entreprise. Et autorisé la direction du groupe à ‘ne pas procéder au redémarrage’ du site, et à mettre ainsi de fait un terme à son activité », relatait alors Le Figaro (22/10), journal de Serge Dassault qui avait permis au groupe Total de tester, le 12 janvier, la réaction syndicale à cette annonce.

… à la raffinerie de Grandpuits

Le même 22 octobre, à 2 heures du matin, je m’endors, dans ma chambre de bonne de Pigalle, toujours frappée d’un ordre d’expulsion (Lire Les épaisseurs de la distinction). Une heure plus tard, en plein rêve, mon téléphone sonne :
« Allô, Julien, c’est Fabrice, de la raffinerie de Grandpuits. Bon, écoute, vingt cars de gendarmes mobiles viennent d’arriver. Ils bloquent toutes les entrées et toutes les routes qui mènent à la raffinerie. L’assaut est imminent. Le barrage citoyen est en train de se former. Si tu as ce message, viens à Grandpuits pour tourner la suite de ton reportage de mercredi ! »
Je me frotte les yeux, descends de mon lit superposé, enfile mon pantalon, attrape mon micro et saute dans un taxi pour rejoindre Grandpuits.

Une heure de route. La campagne est plongée dans la nuit et au loin, au milieu des champs agricoles, s’élèvent les cheminées et les bâtiments de la raffinerie qui alimente l’Ile de France en carburants et en bitume.

Fabrice, c’est un pupitreur de la raffinerie de l’Île de France. Un opérateur en cycles de 3×8, à 2100 € par mois plus les primes, le treizième mois et tout le reste. Son père était boulanger du village de Nangis, à quelques kilomètres de là. Fabrice, 35 ans, a des petits yeux pétillants et malicieux, son bonnet lui rentre dans le crâne. C’est son dixième jour de grève. La dernière fois, c’était contre la fermeture de la Raffinerie de Dunkerque. La même grève qui avait été stoppée par décision de la CGT, dont le secrétaire Pétrole est ici dans son « fief ».

Encore un Français « qui ne veut pas travailler » et incarne le visage de cette France « irréformable » (« Une » de L’Express, 20/10) et qui, donc, « organise le blocage du pays » (Le Parisien, 21/10) ?

« Quand on bosse toute sa vie en trois-huit, à Total ou ailleurs, en général, à 57 ans, on a une sale tête. Beaucoup d’opérateurs ont explosé leur vie de famille comme ça. Il y a par exemple beaucoup de divorces chez les ouvriers postés. C’est vraiment pas un rythme de vie évident. Elle est là, la pénibilité, aussi, c’est aussi la qualité de vie… Bosser en 3×8, ça veut dire être décalé tout le temps. Tout le temps. Et ils voudraient nous faire bosser à 67 ans de 22h-6h… »

Deux jours plus tôt, Fabrice avait passé 72 heures à faire le piquet de grève. Contre les réquisitions de salariés ordonnées par le préfet, pour le retrait de la réforme des retraites, contre la répression syndicale et contre les privilèges des puissants. Ce matin-là, je le retrouve, à 5h10, assis dans une chaise du Comité d’Entreprise en train de se réchauffer devant le brasier qui illumine les visages fatigués des résistants assommés. « Les médias étaient partis, les citoyens étaient partis se coucher, ils ont profité d’un moment de relâchement. C’est complètement hallucinant. On nous envoie l’armée ! » L’armée ? Oui, l’armée. Ce sont bien des dizaines de gendarmes mobiles (des militaires, donc), munis de matraques et de boucliers qui, à 8h30, se mettent en place face à nous. Nous, ce sont des citoyens anonymes, syndiqués ou pas, des fonctionnaires territoriaux, des cheminots, des chômeurs, des agents de Pôle Emploi, des ouvriers de la pétrochimie – et des journalistes, donc.

Venus par solidarité des quatre coins de l’Ile de France, franchissant les barrages en contournant dans les champs, pour se joindre au cortège de résistance contre la réquisition, des dizaines d’anonymes sont venus, comme on marche jusqu’à Saint-Jacques de Compostelle, à mesure que les médias rendaient compte de la détermination (traduction d’« archaïsme ») des salariés de la raffinerie.

Il est 5h20. Je suis au milieu du cordon, avec Fabrice. La majorité des gens (un bonne soixantaine) sont venus en écoutant les infos de 4h, 5h, 6h ou 7h ou en recevant des SMS du genre : « Les gendarmes sont arrivés Grandpuits. Charge imminente. Venez au plus vite ». On est plein-cadre dans le viseur des tâcherons de TF1, BFM, ITélé, France 2, France 3 ou Canal +, venus chercher l’image forte et surtout la parole forte. Et ils se sont tous délectés de cette phrase prononcée à chaud par Charles Foulard, le secrétaire confédéral du secteur Pétrole à la CGT, le prétexte à la « polémique » : « Du temps de Pétain, nous connaissions les rafles. Sous l’ère de Nicolas Sarkozy, nous connaissons la rafle de nos acquis sociaux ! » Ça n’a pas traîné : les journalistes du matin furent outrés (4).

Il est 5h30. Le correspondant du journal Le Parisien (Amaury) est arrivé. Un opérateur de la raffinerie le prend à parti – « Hou Le Parisien. Houuuu ! » – tandis que d’autres salariés et citoyens s’y mettent : « Dehors Le Parisien, on veut pas de vous ici ! Vous avez écrit des trucs dégueulasses, vous avez été fouiller dans le passé de notre porte-parole, Charles Foulard, vous avez faire du Gala/Voici/Paris-Match sur un syndicaliste. Honte à vous ! » Un salarié se rapproche de lui, le prend par le bras : « Vous feriez mieux de partir si vous voulez pas qu’on s’échauffe. » Derrière ses lunettes rondes, le correspondant marmonne : « Je sais pas de quoi vous me parlez les gars, moi, je suis correspondant en Seine-et-marne, je suis même pas au courant de ce papier. Dîtes m’en plus, je comprends pas. » Au début, en l’écoutant, je me suis dit « il est culotté quand même, de sortir l’argument habituel du c’est pas moi qui décide, je ne sais rien, ni vu ni connu… » En fait, en discutant avec lui après l’incident, j’ai compris qu’il n’avait pas lu ni Le Parisien de la veille, ni la dépêche de l’AFP. Lui aussi, petit correspondant local qu’il est, trouvait que la machine de guerre médiatique était trop grosse, que les mensonges et la désinformation atteignaient des sommets… Il en va ainsi des mondes du journalisme : les ouvriers sont envoyés au front et leur travail est soigneusement recoupé par la suite, surtout en période de mouvement social. En réalité, l’article incriminé n’est pas celui du Parisien, mais la dépêche de l’AFP. c’est un portrait, que Le Parisien a repris sur son site internet, ce qui a ouvert a voie à des commentaires haineux – et retirés du site. « Parfois en opposition avec la tendance réformiste de Bernard Thibault à la centrale CGT », l’article de l’AFP dépeint un « ancien pompier qui souffle sur les braises ». Conclusion (en trois petites lignes qui mettront le feu aux poudres à Grandpuits) : « À la maison, il constate lui-même que ce n’est pas toujours gagné : ses deux enfants ne font pas grève pour les retraites, l’un étant en apprentissage depuis peu, l’autre ayant retrouvé récemment un emploi après un licenciement. » (« Charles Foulard, l’ex-pompier CGT de Total qui souffle sur les braises », AFP, 20/10). D’où la colère des ouvriers de Grandpuits, qui reprochent aux médias – et au premier d’entre eux (l’AFP) – de fouiller comme des flics la vie personnelle des dirigeants syndicaux au plus fort de la lutte, pour les décrédibiliser.

La veille de cet anicroche, j’avais surtout remarqué la une très nuancée du Parisien : « Enquête sur ces hommes qui bloquent la France. » En page 2, l’article en question est titré : « Charles Foulard, l’homme du blocus. » Un syndicaliste est parti discuter avec le gratte-papier du Parisien. Finalement, il est resté. Je me suis demandé pourquoi les salariés n’avaient pas pris à parti les cameramen de TF1, de BFM, de Itélé, de l’AFP et surtout, de France 2. Et je me suis demandé quand viendrait l’insurrection contre les rédacteurs en chef. Surtout que deux jours plus tôt, sur le même piquet de grève, et toujours en pleine nuit, j’avais vu la journaliste qui « couvre » les « pénuries de carburant en Ile de France » pour le JT de France 2. J’avais vu sa prestation en direct et m’en étais inspiré pour faire le bon journaliste interviewant des gens excédés à la pompe (ici) . Du coup, j’ai essayé de créer la confrontation entre Fanny Stenneler et Charles Foulard, figure montante du mouvement social et à ce titre sujet aux attaques du PPA (1). Lorsque j’ai fait remarquer à la journaliste qu’elle privilégiait systématiquement (elle ou sa direction?) les automobilistes bloqués à cause des grévistes au mépris des enjeux de la lutte menée par des salariés en grève, l’envoyée spéciale, long manteau beige, yeux bleu azur et cheveux blonds sertis d’un chouchou rose, m’avait dit : « Je ne veux pas vous parler. Je ne peux pas vous répondre. Je n’ai pas l’autorisation de ma direction. » Fermez le ban ! Elle qui n’est ni policière ni gendarme mobile était en train de reprendre les mêmes arguments qu’eux pour éviter de parler et de se justifier de ses actes. Foulard parlait des médias comme d’un « rempart à la matraque… qui pouvait très bien se retourner contre le mouvement de grève. Malheureusement, on n’a pas la formule magique… ».

Il est 8h35. La petite trentaine de gendarmes mobiles avance en grappes, se serrent les coudes. Solidaires, ils longent la grille, puis encerclent le « barrage citoyen ». Au plus fort de la castagne (trois blessés côté salariés, une dizaine de képis perdus côté gendarmes), un syndicaliste s’adresse au rang de gendarmes et tente de les calmer : « Tous vos parents ils sont ouvriers. Pensez-y ! On est calmes, on se détend ! Vous osez pas nous regarder en face les gars ! Je sais que vous faîtes votre job ! Mais… » Les matraques sont sorties. La charge est donnée. trois blessés, une citoyenne piétinée. Un autre ouvrier reprend : « On est dans le même bateau ou quoi ? » Le gendarme dont le képi a été chipé en trophée par Fabrice répond, baissant les yeux : « On fait notre job, c’est tout. Ca nous amuse pas, je vous assure. » Dans les yeux, dans les visages et dans les corps des gendarmes, ce matin, il y a de la honte. La honte de devoir déloger des ouvriers. La honte de devoir exécuter une décision qui porte atteinte au droit de grève des ouvriers pour permettre aux « petits Français qui travaillent » de partir en vacances. « Ne gâchez pas nos vacances » titrait en une France-Soir, le journal de l’oligarque russe Sergueï Pougatchev, membre du Premier Cercle des donateurs de l’UMP.

Un homme embraye : « Y’a des gens qui sont morts pour vous, ils bougent dans leurs tombes… Pour votre liberté ! Vous n’avez pas honte ? Vous êtes des fils de prolos, en plus, la plupart d’entre vous. Et vous êtes là, vous vous battez contre le peuple et vous êtes des fils du peuple ! C’est un scandale ! Vous n’avez pas de conscience ? Y’a des gens qui se sont battus pour votre liberté, y’a des gens qui se sont battus pour vos vacances. Et vous les enterrez maintenant, une deuxième fois. Vous êtes des des enfants perdus de la République. Qu’est ce que vous faites ? Votre place elle est à côté de nous et vous vous êtes du côté du pouvoir, du côté du fric, du côté des riches ! Résistance ! »

Puis les ouvriers ont chanté La Marseillaise. C’est la première fois que j’entendais cet hymne scandé avec force par des grévistes à qui les Woerth, Bettencourt et autres Hortefeux ont envoyé l’armée. L’armée ! Je n’arrive toujours pas à y croire. Je ne peux plus parler dans le micro. Les larmes me montent aux yeux.

Je ne suis pas surpris que les hommes au pouvoir aient pu prendre une telle décision contre une raffinerie (et non un dépôt), même si les stocks de cette raffinerie contiennent à peine un jour ou deux de consommation d’essence et je réalise là, à ce moment-là, combien le pouvoir a peur. Peur de la solidarité qui s’organise. Peur des ouvriers en lutte. Peur de voir leurs privilèges et ceux de leur classe remis en cause. Et je vois les visages de ceux qui sont envoyés au front pour déloger et matraquer les grévistes, les citoyens, les cheminots, les anonymes…

Devant le brasier, la blondinette d’Itélé fait son direct, que les ouvriers regardent en direct sur leur Iphone. « C’est une travailleuse aussi », qu’ils disent. Je me rapproche de Fabrice, qui jubile. « Je savoure, là, regarde, le brasier est tellement chaud qu’ils doivent reculer. C’est bon, là, ah que c’est bon! C’est une petite victoire dans cette bataille ! »

Il est 9h20. Ordre a été donné de passer le brasier à la lance à eau. Charles Foulard donne ses interviews. Il appelle « Thibaut (CGT) et Chérèque (CFDT) à prendre leurs responsabilités » et appelle le gouvernement à « nationaliser Total et le secteur de l’énergie, comme ça (le jour où ils voudront à nouveau réquisitionner) ce sera plus clair ». Et il appelle à la grève générale, tandis que derrière lui, des militants demandent la nationalisation des banques.

La lutte des ouvriers de Grandpuits, c’est du « terrorisme économique », tranchait trois jours plus tôt Jean-François Roubaud, patron des patrons des PME (Le grand journal, Canal +, 19/10/10). Hochement de tête de l’hypercommentateur Jean-Michel Apathie, que Canal + a débauché avant le Medef : « Mais quelle est votre légitimité à bloquer un pays ? Quelle est votre légitimité ? », demandait-il, deux jours avant l’assaut des gendarmes à un syndicaliste de cette raffineries. On pourrait continuer, citant Sarkozy, Pujadas, et toute la clique des oligarques dégarnis. Mais on s’arrêtera là. Pour l’instant…

A l’époque du début de la grève des ouvriers de la raffinerie des Flandres, à Dunkerque, nous écrivions, sur ce blog : « À chaque conflit social, c’est la même équation : les luttes des ouvriers sont passées au tamis sécuritaire et sociétal : les ouvriers sont-ils dangereux ? Menacent-ils l’intégrité physique du public ? N’empêchent-ils pas les autres de travailler, en bloquant les trains, en annulant des avions, en bloquant les dépôts pétroliers et donc les stations d’essence ? »

Six mois plus tard, en débloquant militairement la raffinerie de Grandpuits ; en donnant consigne aux forces de l’ordre dans de nombreuses villes de s’attaquer aux manifestants ; en poursuivant, menottant, plaçant en garde à vue, puis poursuivant devant la justice des militants coupables d’avoir collé des affiches et écrit « Sarkozy t’as rien compris » sur des murs, comme à Roanne, en lançant sur les manifestants des pétards, des torches voire même des grandes explosives, comme à Lorient dans les cortèges pacifiques pour provoquer les manifestants, en se grimant en militant de la CGT pour provoquer le bagarre et créer les conditions d’affrontements avec tout ce qu’il y a derrière  (Lire « La BAC se déguise en CGT », on sait désormais de quel côté la « violence » et l’« archaïsme » se trouvent.

Julien BRYGO

Notes

1. Le Parti de la presse et de l’argent (PPA) est une appellation forgée au sein de la Sardonie Libre, royaume créé par les sardons du journal Pour Lire Pas Lu (PLPL), devenu Le Plan B. Il désigne les médias commerciaux dirigés par des empereurs industriels, lesquels ont souvent les faveurs des décideurs politico-économiques (Le bétonneur Bouygues pour TF1-LCI, le milliardaire amateur d’art Pinault pour Le Point, le roi des ports africains Bolloré pour les gratuits DirectSoir, MatinPlus et la chaîne Direct 8, le banquier Rothschild pour la gazette des urologues postmodernes – encore nommée Libération -, Bernard Arnault pour Les Echos, Lagardère pour Le Monde, que les Sardons appellent haineusement le Quotidien vespéral des marchés…). Leur but (éditorialistes, économistes, journalistes, spécialistes…) est de hisser l’information au rang des biens commercialisés dans les rayonnages des magasins (les chaussettes, la mousse à raser, les conserves à réchauffer…). Sur ce sujet, consulter la carte du PPA, établie en 2006 par Le Plan B ou les articles du site de critique des médias Acrimed. En juin 2010, Le Plan B a suspendu sa parution afin de ne pas s’installer en « apparatchiks de la contestation » (Lire « Le Plan B s’arrête, l’aventure continue »). Mais il continue de distribuer les laisses d’or aux plus serviles. Dernier lauréat en date : David Pujadas (voir Fin de Concession, dernier film de Pierre Carles).

2. Cet argumentaire avisé n’a pas échappé à l’œil tout aussi affûté du directeur de la rédaction dunkerquoise de La Voix du Nord, Didier Dupuis, qui, le lendemain du comité central  d’entreprise du 8 mars 2010 au siège de Total à la Défense (réunion qui avait abouti à la décision ferme du groupe de transformer la Raffinerie des Flandres en dépôt de carburant), avait rédigé, la fleur au fusil, un édito en page 3 du « grand quotidien du Nord » : « Il a été tentant et démagogique de mettre sans cesse en parallèle une fermeture soudaine et les bénéfices colossaux qui groupe pétrolier. (…) Dunkerque fait les frais d’une restructuration qui n’en est qu’à ses prémices. d’autres suivront puisque le raffinage est en surcapacité, sans aucune perspective de revirement. » (9/03) Vous avez dit que les médias nationaux étaient aux ordres ?

3. En 2009, Dunkerque était la communauté urbaine qui recevait le plus de taxe professionnelle : 72 %  de ses recettes fiscales étaient issues du recouvrement de cette taxe (28 milliards d’euros sur toute la France).

4. : Une heure avant l’assaut des gendarmes, le roquet de Lagardère, Marc-Olivier Fogiel, interviewait « l’homme du blocus », en direct sur Europe 1. Une interview basée sur une phrase-choc de Charles Foulard et qui devrait être enseignée dans les cours de propagande médiatique – et qui prend tout son sens lorsqu’elle est confrontée à l’interview de Liliane Bettencourt faite trois jours plus tard par le même « journaliste »…





0 commentaire     laisser un commentaire

Acte 6 : Face à la lutte, des médias qui n’ont pas de « parti pris »

Collectif, Réforme des retraites 2010 Publié par : Bertrand Gaudillere   25/11/2010
bg1010_4156
bg1010_4164
bg1010_4167
bg1010_4169
1 / 4
« Par principe, en tant que journaliste, je n’ai pas à penser » – une journaliste de France 3 -
Son : « Ainsi font… » (Christina Firmino). Le 22 octobre, sur Europe 1, Marc-olivier Fogiel interviewait, une heure avant la réquisition de la raffinerie de Grandpuits, le secrétaire confédéral Pétrole de la Confédération Générale du Travail (CGT) et trois jours plus tard, il tendait son micro à la femme la plus riche de France…
images : Opération « anti presse » (Bertrand Gaudillère)

On n’avait que l’embarras du choix : des unes de journaux racoleuses, des sondages manipulateurs commandés et distillés au moment même où la mobilisation devient massive, des amalgames répétés entre «jeunes» et «casseurs», grévistes et «preneurs d’otage», des inventions lexicales toutes plus révélatrices (ainsi du mot «bloqueur»), des envoyés spéciaux envoyés au secours des automobilistes, des diversions systématiques sur la menace terroriste au moment même où la contestation sur le front intérieur devient gênante pour le pouvoir, des éditorialistes omniprésents qui diffusent à flux tendus leurs analyses antisociales d’un mouvement qu’ils ont d’autant plus de mal à comprendre que leurs retraites à eux ne sont pas mises en danger, des fausses informations, des rédacteurs en chef qui décrètent la « résignation » face à une réforme « inéluctable », des batailles de chiffres, une hiérarchie de l’information basée sur le sensationnel, le sécuritaire et l’émotif… On n’avait que l’embarras du choix pour montrer comment, encore une fois, pendant ce mouvement social historique – comme pendant le mouvement anti-CPE ou les grèves de décembre 1995 – les médias se sont mis en ordre de bataille pour « couvrir » le mouvement social : En matière de mobilisations sociales, « couvrir », c’est étouffer.

En réalité, les éditorialistes, dont le rôle est de rabâcher autant que possible des âneries dans le sens du poil des gouvernants, avaient tranché les débats avant même le début des mobilisations massives de la fin du mois de septembre. On pourrait citer Jean-Michel Apathie, Laurent Joffrin, Yves Thréard, Jacques Attali, Bernard-henri Lévy, Jacques Camus, Christophe Barbier (…) mais on se contentera du Cardinal des éditocrates, Alain Duhamel – connu depuis 1963 pour accomplir « jour après jour le miracle de la photosynthèse : absorber l’air du temps et le restituer en vapeur d’ennui » (1). Au mois de mars, Alain estimait déjà que la réforme des retraites était « la plus urgente, la plus nécessaire » (RTL, 23/03). La condition socio-économique des Alain Duhamel, leur connivence affichée avec le pouvoir depuis parfois près de quarante ans, leur complaisance avec les élites libérales les avaient déjà propulsé à l’avant de la roue des réformes en 1995 (Plan Juppé), 2006 (CPE) et 2007 (régimes spéciaux). En 2010, las d’une France rétive à toute « modernité » (traduction de casse sociale), ils ont affûté leurs plus belles plumes pour nous expliquer qu’il fallait se « résigner » (sur l’air de Motivés, de Zebda…) Non pas parce que Sarkozy avait promis de « ne pas toucher à l’âge de départ à la retraite » (« Je n’ai pas de mandat pour ça, je ne le ferai pas », déclarait-il en 2008) et qu’anticonformistes et naturellement « à contre-courant », ils devaient se positionner, mais parce que, vous comprenez, c’est la crise mondiale. Voyez la Grèce, l’Espagne, l’Irlande…

Fin octobre 2010, agacé par un mois d’actions collectives qui ont redonné à des millions de gens l’espoir de pouvoir changer la donne en s’armant de détermination, de banderoles et de courage, l’éditorialiste assénait dans la gazette de Rothschild : « La France est peuplée par 63 millions de citoyens mécontents et nostalgiques qui ne croient ni aux promesses des uns ni aux perspectives des autres. A l’échelle internationale, aucun pays de son importance et de son poids n’est aussi profondément pessimiste. Le mouvement d’octobre 2010 rejette le nouveau monde, ses cruautés, ses compétitions, mais aussi ses chances. La France est devenue majoritairement déclinante. » (« Réforme des retraites : l’anti-Mai 68 », Libération, 28/10) Pour Alain Duhamel, les jours se suivent se ressemblent : un plat de conservatisme, un dessert de propositions patronales, une goutte de compassion sociale, une bonne tasse de déclinisme, un digestif de complexité, pipi, les dents et au lit.

Certes, l’avalanche de discours oui-ouistes sur les réformes de droite (ou du Parti socialiste, passé à droite) favorise l’adhésion aux réformes en question. Mais le peuple n’est pas dupe : en 2005, les Français ont ainsi voté non au référendum sur la Constitution européenne (Du coup, le parlement vota la Constitution sans passer par la case peuple). En 2006, « les jeunes » (qu’on disait dépolitisés) ont réussi à faire retirer le Contrat première embauche (CPE). En 1995, contre l’avis des médias et des politiques, « la rue » a réussi à faire reculer le Plan Juppé de démantèlement de la Sécurité sociale.

Pour comprendre l’unanimisme médiatique, ce scandale quotidien qui surplombe nos cerveaux, il faut d’abord identifier ceux qui possèdent les médias – mais aussi les instituts de sondage : Bolloré, Laurence Parisot, la droite dure et la gauche molle. En France, soixante ans après les ordonnances de 1944 sur la presse (qui prévoyaient qu’un patron ne pouvait posséder plus d’un organe de presse), l’écrasante majorité des journaux, radios et télés de grande diffusion sont tombés dans l’escarcelle des marchands d’armes (Dassault, Lagardère), des bétonneurs (Bouygues), des professionnels du spectacle à grand tirage (Hersant, Amaury, Roularta, Vivendi Universal, Bertelsmann), des banques (2), des marchands de tout (Bolloré) ou encore des milliardaires amateurs d’art et de distinction (Arnault, Pinault), qui se trouvent être dans leur grande majorité de solides soutiens du pouvoir politique actuel (c’est-à-dire du capitalisme). D’ailleurs, la marchandisation de l’information est assez clairement et honnêtement formulée par ces mêmes patrons : il s’agit soit de « vendre du temps de cerveau disponible à Coca-Cola » (Patrick Le Lay, ancien président de TF1, dans « Les dirigeants face au changement », éditions du Huitième jour, 2004), soit tout simplement de faire tourner le business : « Un groupe de presse, vous verrez, c’est capital pour décrocher les commandes », conseillait Jean-Luc Lagardère à un de ses amis (cité dans Le Canard enchaîné, 6/11/96).

C’est pour ça qu’à Item, on a trouvé bien de reproduire cette pancarte placardée dans les rues de Lyon (photo 4). On s’est dit que n’importe qui passerait par là, muni d’une camera ou d’un appareil photo, s’empresserait de l’immortaliser, puisque la majorité des citoyens ne savent pas qui possèdent les médias. Du coup, on la reproduit (et on la corrige un peu – note 3). On a même posé la question à un journaliste, sur le trottoir : « Je peux le filmer, mais ça passera jamais. Sauf à réaliser un sujet sur la critique des médias dans le mouvement social. En plus l’affiche est pas très sexy…» On est le 24 novembre, on attend toujours le « sujet » sur les propriétaires des médias et la contestation de cette hégémonie des grands capitaux et du CAC 40 sur l’information… Pas assez sexy, la critique des médias ?

Pendant ces huit mois d’ébullition sociale, on a pu identifier quelques étapes dans la façon dont les médias ont rendu compte de la lutte contre la réforme des retraites. Il y a d’abord eu la « résignation » face à une réforme « inéluctable » (mars-septembre), puis (les médias étant étonnés de l’ampleur des mobilisations), c’est le « succès des mobilisations » (septembre) ; ensuite, à mesure que les appels à la grève reconductible se multipliaient (début octobre), c’est la « radicalisation ». En même temps que les réquisitions de salariés par les forces de l’ordre (mi-octobre), c’est le « ras-le-bol » des usagers, automobilistes, etc., mis en lumière avec « la division des syndicats » (histoire de montrer qu’ils ne sont même pas d’accord entre eux, ces râleurs). Enfin, après les assauts de l’armée (à Marseille contre les éboueurs, à Grandpuits contre les raffineurs…), c’est l’« essoufflement ». Lorsque certains bastions refusent de raccrocher les piquets de grève, les médias sonnent définitivement la fin de la récréation et montrent les dents. Ainsi de La Croix (Bayard Presse), qui se demandait en une le 24 octobre : « Mais pourquoi la grève durée encore ? » (alors que le Sénat et l’Assemblée nationale ont voté le texte). Une donnée stable pour le gouvernement, les médias et le patronat : « Ce n’est pas la rue qui gouverne. » (Dominique Paillé, porte-parole de l’UMP et secrétaire national en charge des relations avec les organisations syndicales, Le Point, 6/09)

Un des faits qu’il faut à tout prix objecter aux spécialistes qui s’évertuent à montrer que les manifestants et autres grévistes sont « conservateurs » et « archaïques » – contre un gouvernement qui s’efforce avec courage d’être « moderne » et de faire comme ses voisins libéraux -, est qu’en cette époque de désyndicalisation massive et de répression des mouvements de résistance, tout a été fait depuis plusieurs années pour neutraliser, voire criminaliser les outils dont dispose le peuple pour s’opposer aux réformes des capitalistes : les grèves dans les transports, un des moteurs des mouvements sociaux, sont devenues quasiment obsolètes (avec le service minimum dans les transports, les réquisitions de salariés au nom de « l’ordre public » et le non-paiement voire les sanctions contre les grévistes, syndiqués ou non, au sein des entreprises) et les manifestations sont devenues folkloriques (encadrées par les forces de l’ordre et les camions-poubelle, les défilés ressemblent à des promenades du dimanche, d’où cette phrase culte de Sarkozy : « Désormais, quand il y a une grève en France, personne ne s’en aperçoit ! » – juillet 2008).

Malgré tout, les forces de l’ordre, elles, n’ont pas changé leurs bonnes vieilles méthodes : on ne compte plus les manifestants incarcérés, placés en garde à vue, lacrymogénisés, violentés par les forces de l’ordre. A Dunkerque, Amiens, Roanne, Lorient, Paris, Lyon, Marseille ou dans les petites villes de province, des milliers de manifestants se sont vus opposer le bâton aux exigences de justice sociale. Le 26 octobre, le ministère de l’Intérieur publiera ce communiqué : « 2554 casseurs ont été arrêtés depuis le 12 octobre en marge des manifestations lycéennes contre la réforme des retraites et 1759 d’entre eux ont été placés en garde à vue. » Au final, 360 de ces 2554 « casseurs » seront poursuivis en justice, soit à peine 14%. En ramasser 10, avec l’espoir que l’un d’entre eux soit inculpable : la révolution d’octobre a définitivement été marquée du sceau de la répression aveugle orchestrée par un pouvoir qui, loin  d’être responsable, a pris peur.

Méditons cette phrase de La Boétie : « Il ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. »

Julien BRYGO

Notes

1. Selon l’expression d’Olivier Cyran, dans « Les éditocrates. Ou comment parler de (presque) tout en racontant (vraiment) n’importe quoi », Olivier Cyran, Mona Chollet, Sebastien Fontennelle et Mathias Reymond, p.11, éditions La Découverte, Paris, 2010. Quelques jours après la parution du livre, sur le plateau de « Médias le magazine », émission de légitimation de la télévision, l’intéressé s’en expliqua : « Franchement, euh, inspirer l’ennui, c’est assez sot… pour une raison très simple, c’est qu’on est tous mesurés en permanence par nos auditeurs, téléspectateurs et lecteurs et que si on les ennuie, ça se voit. Et si ça se voit, on nous dit ‘au revoir et à bientôt’ ! » (France 5, 15/11/09)

2. Ainsi du Crédit Mutuel, qui a récemment mis la main sur le premier groupe de presse régionale en rachetant les parts de Hersant media dans L’Est Républicain. Le Crédit Mutuel possède déjà Le Républicain Lorrain, L’Alsace, Le Progrès, La Tribune, Le Dauphiné libéré, Le Bien Public, Le Journal de Saône-et-Loire, Le Journal de la Haute-Marne , l’Est Républicain, Vosges Matin et Les Dernières Nouvelles d’Alsace.

3. Voici leurs infos (corrigées) :
TF1, LCI, Métro : Martin Bouygues, Témoin du second mariage de Nicolas Sarkozy et parrain de son fils Louis.
Le Progrès : Crédit Mutuel
Lyon Plus, Le Dauphiné Libéré, Le Figaro : Serge Dassaut, marchand d’armes sénateur UMP de l’Essonne.
Radio France, France Télévision : Présidences nommées par Nicolas Sarkozy.
Le Monde : Pierre Bergé, soutien financier de Ségolène Royal, Mathieu Pigasse, ex-directeur de cabinet de Laurent Fabius, ex-conseiller de Dominique Strauss-Kahn ainsi que Lagardère et le groupe espagnol Prisa.
Libération : Edouard de Rothschild
Direct Matin, Direct Soir, Direct 8 : Vincent Bolloré, propriétaire du yacht sur lequel Nicolas Sarkozy à pris des vacances après son élection.
Europe 1 : Arnaud Lagardère, « frère » de Nicolas Sarkozy.





0 commentaire     laisser un commentaire

RussLand 10.11 – Exposition de Marc Bonneville

Item l'Atelier Publié par : Bertrand Gaudillere   09/11/2010
flyer-internet-russland_1
flyer-internet-russland_2
flyer-internet-russland_3
1 / 3

RussLand 10.11

Presque vingt ans. L’URSS implosait, laissant la place à un pays qu’on nomme Féderation de Russie, qui n’existe cependant pas exactement.

RussLand ou le pays qui n’existe pas?
Voyage dans le temps ? Voyage dans l’iconographie.

De la Russie telle qu’on la rêve et l’imagine de L’occident à ce Russland que je côtoie au quotidien. D’un songe collectif à ma vision, sujective, parcellaire, nécessaire et non suffisante pour entrevoir l’espace culturel et politique le plus mal connu de la planète. Entre démocratie totalitaire et dictature libérale, un territoire où chacun exacerbe le Je  sans renoncer au nous.

RussLand 10.11 : Une exposition de Marc Bonneville

item l’atelier – 3 impasse Fernand Rey, 69001 Lyon.
Date : du 18 novembre  au 31 décembre 2010.
Vernissage : le jeudi 18 novembre à partir de 18 H 30

Horaires d’ouvertures : du lundi au vendredi de 10 H à 17 H, Samedi de 14 H à 18 H.
Visite possible sur RDV : item@collectifitem.com
Pour tout renseignement relatif à l’exposition : +33 4 78 72 18 40





0 commentaire     laisser un commentaire