Acte 2 : Les manifestants sont des « irresponsables »

Collectif, Réforme des retraites 2010 Publié par : Bertrand Gaudillere   25/11/2010
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Son : Les manifestants sont des « irresponsables » (Christina Firmino)
Images : Rue Du Peuple. Retraites 2010 (Bertrand Gaudillère)

Quand la stigmatisation des luttes sociales cache une casse sociale exemplaire

Entre le 7 septembre et le 23 novembre 2010, la France aura connu neuf journées nationales d’action. À chaque fois, c’est entre 1 et 3 millions de personnes qui battent le pavé. Si l’on en revient au début de l’année, ce ne sont pas neuf mais quinze journées d’action qui auront été organisées pour contrer la réforme des retraites. Manifestants cumulés : 30 millions.

Flashback. En 2006, pendant les manifestations anti-CPE, Sarkozy avait dit : « Quand il y a 3 millions de manifestants dans les rues, il faut retirer un projet de loi. » (cité dans L’Humanité, 23/09/10). En quel honneur cette réforme-là n’a pas été retirée, comme le CPE en 2006 ? Parce qu’elle est une autre étape indispensable dans le grand projet de la droite libérale (aidée de la gauche molle) de remettre en cause les acquis sociaux arrachés depuis le début du XXème siècle par la classe ouvrière. Démolir la sécurité sociale pour la livrer aux assurances privées, comme dans les pays anglo-saxons et comme dans de nombreux pays grâce au FMI, affaiblir le secteur public au bénéfice d’un secteur privé qui se pourlèche les babines et hurler aux « irresponsables », à chaque manifestation ou grève, ou encore transformer un des pays les plus riches du monde en paradis fiscal et lutter, avec un cynisme et une puissance inégalée contre les soi-disant « privilégiés » (cheminots, raffineurs, aiguilleurs du ciel, dockers…) qui se trouvent être les principaux leviers des actions collectives.

Dans le cas d’espèce que représente ce président-là, il s’agit surtout de satisfaire les appétits féroces de ses amis les milliardaires et autre patrons du Cac 40 que l’on ramasse désormais sous l’appellation : « la bande du Fouquet’s ». En cette année 2010, les bénéfices engrangés par les groupes du Cac 40 (au premier rang desquelles figure le groupe Total, dont on parle ici : Post 4) n’ont jamais été si énormes, même après la crise financière que l’Etat a fait payer aux contribuables – et non aux banquiers. « Au premier semestre de l’exercice 2010, les bénéfices [sont] en hausse de 86% par rapport aux six premiers mois de 2009 », notait ainsi Le Figaro à la veille des grandes manifestations de la rentrée (« Premier semestre en fanfare pour les sociétés du Cac 40 », 3/09/10).

Avez-vous vu ne serait-ce qu’un seul banquier emprisonné depuis la crise financière ?
Avez-vous vu un seul responsable public sanctionné depuis le plan de sauvetage des banques qui, à cause d’une simple décision technique, a fait perdre au Trésor public près de vingt milliards d’euros – autant que le déficit de la Sécurité sociale (1) ?
Avez-vous constaté qu’Eric Woerth, l’ami des riches, avait été désavoué par le gouvernement ?
A-t-on vu un seul patron renoncer à ses bonus et les redistribuer à ses ouvriers ?
A-t-on vu un seul des « amis des Fouquet’s » avouer, comme Warren Buffet, l’homme le plus riche du monde qu’« il y a une guerre de classes » et que « c’est la nôtre, celle des riches, qui mène cette guerre et qui est en train de la gagner » ? (2)

Point de complot ici. Pas de plan secret pour priver les travailleurs de leurs dûs et goinfrer les puissants avec leurs tripes. Tout ça est légal, pensé, et acté face aux représentants du peuple. Un détricotage minutieux, par à-coups, comme le ferait un rongeur, du contrat social qui lie les Français depuis la moitié du XXème siècle. Les riches paient de moins en moins d’impôts, Bettencourt, du haut de sa fortune de quinze milliards d’euros, est moins taxée qu’un simple cadre, les Français sont de plus en plus nombreux à passer sous le seuil de pauvreté, avec ou sans emploi. Les cadeaux faits aux entreprises, au premier chef d’entre elles celles du Cac 40 (et non les PME…) ont fait perdre à l’Etat de dodus revenus qui pourraient permettre d’embaucher des infirmières, des professeurs, de renflouer les déficits, d’assurer les allocations pour les chômeurs. Ce n’est pas la CGT ni une organisation marxiste-léniniste qui le dit… C’est la Cour des Comptes :

« En remettant le 6 octobre son rapport sur les niches fiscales à l’Assemblée nationale, [le président de la Cour des comptes, Didier Migaud] a dégainé une quarantaine de propositions pour les réduire [les niches fiscales d'entreprises] de 15 à … 30 milliards d’euros. (…) Le Conseil des prélèvements obligatoires constate d’emblée une prolifération des niches : depuis cinq ans, leur nombre a explosé. Aujourd’hui, les entreprises bénéficient de 293 niches fiscales, soit plus de 35 milliards d’euros de manque à gagner pour l’Etat (14 % de ses recettes). Elles profitent aussi de 91 dérogations aux prélèvements sociaux – soit 66 milliards en moins pour la Sécurité sociale (15 % des recettes). Surtout, certaines niches se révèlent tout à fait inefficaces par rapport à leur objectif de stimuler la croissance, l’emploi, la compétitivité. » (« La cour des comptes se déchaîne », Challenges, 7/10/10).

Et encore, ce rapport de la Cour des comptes ne parle pas des niches des ménages… Un seul chiffre suffit pour montrer comment les travailleurs se sont fait piquer leur fric : Selon la Commission européenne, la part des salaires dans la valeur ajoutée a perdu près de dix points depuis 1983 (9,3% en France, 5,8% dans les pays du G7). 1983… C’est le début, grâce à la déréglementation de la finance sous Bérégovoy, de l’argent-roi et de la décomplexion face aux profits. Cet argent est tout simplement tombé, sous l’oeil ébahi et impuissant des salariés et des organisations syndicales, des poches des salariés pour finir dans celles des actionnaires, donc du capital. C’est contre ça, surtout, que la « révolte d’octobre » a éclaté. Contre l’abolition des privilèges, les Français se sont réveillés et sont descendus dans la rue, à quinze reprises.

Dans les secteurs stratégiques, bien que frappés de mesures destinées à neutraliser les grèves comme l’instauration dès 2007 d’un service minimum, les ouvriers (ils ont été jusqu’à 40 000 grévistes à la SNCF) ont bloqué l’économie et tenté de peser de tout leur poids pour faire plier le gouvernement. Car il ne s’agissait pas uniquement de cette réforme des retraites dont le but, comme toujours, est de faire « travailler plus » pour « gagner moins ». Il s’agissait de tout le reste : un président qui bafoue le peuple, ses droits et ses choix, qui stigmatise une partie de la population en raison de ses origines, qui donne aux riches et rackette les pauvres, qui détruit les services publics et accélère les privatisations (en la matière, il sera dur d’en faire autant que Lionel Jospin), qui ment à outrance (GDF ne devait « jamais être privatisé », souvenez-vous), et qui lance que « désormais, en France, lorsqu’il y a une grève en France, plus personne ne s’en aperçoit » (2008)

Face à cette révolte populaire, les médias et le patronat ont hurlé à la « prise d’otage » (Le Point, 14/10), au « terrorisme économique » (Jean-François Roubaud, CGPME, Canal +, 19/10) et au « corporatisme » (Franz-Olivier Giesbert, RTL, 24/02). C’est habituel : les médias – et leurs aficionados – ne tolèrent les luttes sociales uniquement lorsqu’elles n’ont aucun effet sur le réel), à la nécessaire « résignation » (Les Echos, 22/06) et à l’obligation et même l’« urgence » (Alain Duhamel, RTL, 23/03) de réformer. Au-dessus des têtes des manifestants, les politiques font planer les déficits (39 milliards pour les retraites, 27 milliards pour la sécurité sociale, et 1248 milliards d’euros de dette publique), ces avatars des changements actuels du système de retraite et de la Sécurité sociale (réformes à venir). Pour bien faire peur au peuple, les économistes les plus affûtés ont même imaginé un scénario diabolique : placer la France sous la tutelle du FMI. Ils en ont même fait un film. Ce n’est pas TF1 ni Direct 8 qui a diffusé ce document d’anthologie, c’est la chaîne de service public, France 5 (ici).

Il ne serait pas venu à l’esprit des gouvernants de rétablir la balance de la part des salaires contre la part du capital, d’amoindrir le pouvoir de nuisance des actionnaires et de la finance ou de taxer sérieusement les profits. Bien au contraire. Il s’agit de nationaliser les pertes causées par les intérêts privés. Faire payer aux pauvres les conséquences des sauteries des riches. Ainsi du bouclier fiscal (700 millions d’euros), ce boulet que se traîne Sarkozy et qui a été créé justement pour rendre aux riches ce qu’ils devaient à l’Etat. Dans son interview à l’Elysée, mi-novembre, Sarkozy a laissé entendre qu’il le retirerait. Une nécessaire touche de social pour justifier ce qui arrive ?

Dans la dernière journée d’action, celle du 23 novembre, deux slogans résumaient bien la situation : « Elle est bientôt finie cette nuit du Fouquet’s » et « Une seule solution : le référendum »

Julien BRYGO

Notes

1. « Au lieu de subordonner son sauvetage des banques en perdition à une prise de participation dans leur capital, laquelle ensuite aurait pu être revendue avec un joli bénéfice, le gouvernement français a préféré leur consentir un prêt à des conditions inespérées… pour elles. » (« Burqa bla-bla », Le Monde diplomatique, avril 2010)





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