Acte 3 : Les jeunes sont des « casseurs »
| Collectif, Réforme des retraites 2010 | Publié par : Bertrand Gaudillere 25/11/2010 |
2554, c’est le nombre d’interpellations en marge des manifestations lycéennes qu’a dénombrées le ministère de l’intérieur entre le 12 et le 25 octobre 2010.
Pour la seule ville de Lyon, il en compte 286.
Dans leur grande majorité, ces arrestations auront été réalisées autour de la place Bellecour entre le 19 et le 21 octobre. Une place qui pendant trois jours aura été le théâtre de la « guérilla urbaine » a laquelle se livraient les « casseurs » venus pour « piller » les vitrines de luxe et « affronter les forces de l’ordre », si l’on en croit les médias qui donnent l’impression d’une ville à feu et à sang livrée a des « émeutiers » sans foi ni loi. Une théorie que vient renforcer Brice Hortefeux lors de son déplacement dans la capitale des Gaules « La police et la justice sont mobilisées. Nous ne laisserons jamais les voyous transformer des parcelles de notre territoire en champ de bataille (…) La France n’appartient pas aux casseurs, elle n’appartient pas aux pilleurs, ni aux caillasses, la France appartient aux honnêtes gens qui travaillent dignement. Contre les voyous, nous n’avons qu’une seule réponse : l’autorité de l’État et l’exemplarité de la justice. Les lois sont faites pour être appliquées. L’État de droit sera protégé. »
La protection se traduira par un hélicoptère de la gendarmerie qui survolera le centre ville pendant 4 jours, 800 CRS , policiers et Gendarmes Mobiles mobilisés, 2 camions anti émeutes et le renfort du GIPN.
Une démonstration de force qui connaît son point d’orgue le 21 octobre avec le bouclage de la place Bellecour par les forces de l’ordre, pendant plus de quatre heures, enfermant dans ce qui sera qualifié de « prison à ciel ouvert » plusieurs centaines de lycéens venus rejoindre une manifestation officielle. Ils ne pourront quitter les lieux qu’après un contrôle d’identité au cours duquel ils seront pris en photos. Un dispositif « un peu inédit », selon le préfet qui avait déjà été mis en place la veille, à moindre échelle, sur le pont de la Guillotière, où, pour ma part, j’ai du tendre mon passeport, ouvrir mon sac et accepter d’être « palpé » pour une fouille au corps rapide.
Certes il y a eu des vitrines brisées, des abribus saccagés et des poubelles enflammées, tout autant qu’il y a eu quelques voitures incendiées ou retournées et des pierres qui ont volé. Pour autant, Lyon ne donnait pas à voir un spectacle de désolation, où régnait en maître le clivage entre les « bons » et les « mauvais » manifestants, les « casseurs » et les autres ! (Selon la préfecture, six voitures ont été incendiées, 21 retournées, neuf commerces ont été pillés, huit autres dégradés et six abris-bus détruits – Le Figaro.fr 20/10/2010).
Sur la place Bellecour ou dans les cortèges, aucun discours ne cautionnait la violence. Les avis n’étaient pas aussi tranchés que sur les plateaux des JT de 20 heures, il y avait une certaine compréhension de ces actes répressibles comme étant le résultat d’une violence politique, sociale et économique faite à l’endroit d’une population stigmatisée que sont les jeunes issus de l’immigration et… les jeunes tout court, irresponsables et bien incapables de comprendre les enjeux de l’économie mondialisée, prenant comme un recul social une mesure qu’ils devraient applaudir, tant elle permet à leur pays de demeurer compétitif et de conserver la notre triple A auprès des agences de notations !
Certains envisageaient même cette violence comme l’expression d’une forme de lutte sociale, à l’image de Luc, étudiant à Science Po Lyon qui ne voyait pas de contradiction entre le mouvement étudiant et « les évènements de Bellecour » qui représentaient tous les deux l’expression d’un malaise général face à un gouvernement dont la violence verbale, économique et sociale n’est plus à prouver. A violence, violence et demie ?
A chacun ses armes. Lorsque l’égalité des chances relève plus du slogan de campagne que de la réalité du terrain, il ne faut pas être surpris par la naissance d’une contestation violente, poursuivait il, s’étonnant même qu’elle ne soit pas plus puissante et surtout qu’elle ne soit pas arrivée plus tôt.
On est loin de la question qui faisait les « Unes » : Qui sont les casseurs ?
« Les casseurs viennent des banlieues de Lyon et d’une quinzaine de lycées de la ville, en grande partie ceux des quartiers sensibles », annonçait Le Post en date du 21 octobre, relayant les propos du préfet du Rhône.
« Les casseurs sont inconnus de notre mouvement », assurait Kelvin Mounard de l’UNL Rhône dans le JDD du 20 octobre, et Gérard Collomb, sénateur-maire de Lyon, d’ajouter dans ce même JDD : « On a même vu sur les bandes vidéos des dames avec un aspect très honorable, qui, à partir du moment où les vitrines étaient brisées, se sont dit qu’un sac à main, ce serait pas mal. »
Pour Le Figaro du 20 octobre, « les casseurs venaient notamment de la banlieue ». Et Lyon Plus de conclure : « Qui sont les fautifs des scènes de guérilla urbaine que Lyon a connues ces derniers jours ? Dans la majorité des cas, il s’agit de jeunes, même très jeunes puisqu’ils ont entre 13 et 18 ans, issus de l’immigration maghrébine. » (21/10/10) « C’est pas seulement les casseurs, c’est la banlieue qui s’est soulevée. » (Le Progrès, 20/10/10)
« Le mode opératoire est caractéristique, ce sont des groupes de 30 à 40 jeunes extrêmement mobiles qui passent d’une rue à l’autre », a souligné Olivier Magnaval ajoutant dans Le Progrès (18/10/10) : « On est dans un phénomène de violences de type urbain par des casseurs, qui peuvent être aussi lycéens, mais sont connus des services de police. » (1)
En bref, les casseurs viennent des banlieues sont d’origine maghrébine et connus des services de police.
Une analyse médiatique bien vite démentie par les comptes-rendus d’audience… du parquet de Lyon : « Les prétoires ont vu défiler une large majorité de jeunes sans antécédents, dont beaucoup de lycéens, des étudiants en ébénisterie ou en histoire, quelques chômeurs et salariés précaires, magasinier, vendangeur ou peintre en bâtiment. (…) C’est une délinquance d’aubaine. Aux côtés de petits groupes de casseurs, beaucoup ont cessé d’être spectateurs pour devenir acteurs », analyse le procureur général de Lyon, Jean-Olivier Viout, reconnaissant que « le malheur est que les se font beaucoup moins prendre que les autres » (AFP, 26/10/10).
Les « vrais casseurs »… ceux d’origine maghrébine vivant dans les banlieues et connus des services de polices.
De deux choses l’une, soit la presse nous ment, soit les inculpés ne sont pas les bons, ou alors la réalité est plus complexe qu’il n’y paraît.
On pourrait l’envisager et questionner la génèse de cette violence plutôt que de chercher à établir un profil type pour répondre à cette éternelle question de savoir qui sont les casseurs ! On ne naît pas casseur, en revanche on peut le devenir, non pour une obscure raison génétique, mais bel et bien parce que la violence sociale, politique et économique, la stigmatisation, l’appauvrissement et la ghettoïsation finissent par appeler à une autre forme de violence, moins sourde, plus spectaculaire, et plus médiatique !
Ce jeudi 21 octobre donc, le rendez vous pour la manifestation était place Antonin Poncet. Pour y accéder, la plupart des étudiants passeront par la place Bellecour. Certains transiteront d’une place à l’autre sans problème, d’autres non. A partir de 14 heures, sans raisons visibles, un cordon de CRS se déploie entre les deux places scindant le cortège en deux. Il y a les « bons » et les « mauvais » manifestants, ceux qui ressemblent à des étudiants, du moins à l’archétype, et les autres, tous les autres, ceux issus des « minorités visibles », issus de l’immigration, issus des classes pauvres, issus des quartiers défavorisés, issus des banlieues, les z’y va, les noirs et les arabes en somme, à choisir en fonction du registre de langage. Bref, ceux qui, bien entendu, ne peuvent naturellement être étudiants, ou scolarisés, ou du moins pas avec les bonnes intentions.
À partir de là, la tension monte, quelques jets de pierres, auxquels viennent répondre les grenades lacrymogènes, et c’est l’enchaînement, jusqu’au bouclage complet de la place qui laisse incrédule les principaux intéressés :
Témoignages (2) :
« En arrivant à l’entrée de la place Bellecour à 14h30, je vis de nombreux CRS présents tout autour de la place, néanmoins aucun réel barrage n’était en place et les forces de l’ordre ne m’ont absolument rien dit en me voyant arriver et se sont même séparées doucement pour me laisser passer. Je m’engage donc tranquillement sur la place. Cependant, à l’autre extrémité, je fais face à une horde de CRS en position de blocage. Je décide de faire demi-tour, constatant que l’ensemble des sorties de la place est bloqué de la même façon. Arrivant par là où j’étais entré, je constate qu’un barrage de CRS vient d’être mis en place. Ceux-ci me refusent le passage sous prétexte des ordres du préfet alors même que quelques minutes avant ils venaient de me faire pénétrer sur la place.
C’est alors que commence une détention avec plusieurs centaines de personnes sur la place, sans aucune raison.
Pire encore, durant cette détention, je découvre que certaines personnes sont enfermées depuis 13h15, donc les forces de police m’ont laissé rentrer en sachant parfaitement qu’il s’agissait d’un piège.
Pendant ma détention, sachez que toutes les personnes âgées, ou non jeunes pour être précis, ont pu partir sous prétexte qu’elles « habitaient la rue juste à côté ». Un véritable filtrage a opéré pendant cette période, afin que nous ne finissions qu’entre « jeunes », favorisant ainsi l’amalgame entre lycéens révoltés et casseurs. Les forces de police ont été brutales, insultantes, face à des personnes profondément calmes, cherchant juste à comprendre ce qui se passait. C’est finalement après cinq heures que je pus sortir par le « Check Point » mis en place à l’une des sorties. Là, sachez que je fus victime d’un contrôle d’identité abusif, allant même jusqu’à une photographie de mon visage. Je sortis à 19h30, sans aucune autre explication. »
Etudiant en Philosophie
« Ce matin vers 10h45, avant d’aller chercher mon enfant à l’école, quelques groupes d’étudiants regroupés, attendent pour manifester. Aucune agitation. Les forces de l’ordre contrôlaient déjà tous les accès.
Vers 13h45, j’ai pu rentrer sur la place et me poser vers la rue Emile Zola sur un banc comme la plupart des lycéens. J’entends l’un d’eux dire : « J’ai envie de pisser ! J’en peux plus… ! » Un autre lui répondre : « T’as essayé là-bas quai de Saône ? » Je regarde plus attentivement et je vois en effet que chaque ado était refoulé par les CRS.
Puis vers 14h je me lève et pars en direction de la place Antonin Poncet. Arrivé à l’angle, attroupement de jeunes, qui comme moi viennent voir ce qui se passe. Je vois des drapeaux : « Libérez nos camarades ! Libérez nos camarades ! » Je passe le contrôle… je sens un regard casqué se retourner vers moi et… rien. Jean, blouson, cheveux grisonnants, je passe.
La tension monte… CRS et BAC + camionnettes constituent une ceinture empêchant l’intersyndicale et d’autres venus, côté place Antonin Poncet soutenir et manifester avec les lycéens, côté Bellecour… Les points se lèvent, des cris couvrent le bourdonnement de l’hélicoptère qui tourne au-dessus de nos têtes inlassablement… Autour de moi, la tension monte (…)
Vers 17h, je fais le tour jusqu’au pont Bonaparte et là je vois plus d’une cinquantaine de lycéens les uns derrière les autres. Ils sont fouillés, contrôlés. Je demande à l’un d’entre eux qui vient de sortir s’ils sont photographiés. Il me dit que lui non, mais d’autres oui : « J’ai posé des questions dit-il : » Qui photographiez-vous, sur quels critères On lui répond : « Eux par exemple, en survêtement… ! »
« J’ai 35 ans, je suis syndicaliste, et en grève le 21 octobre, je me suis retrouvée enfermée place Bellecour en compagnie d’une autre militante qui a la quarantaine, une amie de mon âge ainsi qu’un ami étudiant de 23 ans…Pas vraiment le profil décrit dans les médias !
Je tiens à dire que j’ai été très choquée par ce que j’ai vécu et vu.
Le filtrage au faciès par les flics, les provocations envers les lycéens maghrébins… Le calme dont ces mêmes lycéens ont fait preuve, ne répondant pas aux provocations policières.
Le GIPN armé jusqu’aux dents, l’hélico, les CRS et gendarmes, les camions anti- émeutes…Un déploiement des forces de l’ordre digne d’une situation de guerre civile !
Et évidemment la stupeur de constater que nous étions emprisonnés à ciel ouvert. Les gaz lacrymogènes tirés des 4 coins de la place alors que nous ne pouvions y échapper, tout cela n’avait aucun sens. Si ce n’est de mettre la pression afin que les jeunes ripostent, justifiant un matraquage en règle et plusieurs arrestations….Riposte qui n’a pas eu lieu, donnant à voir ce spectacle ridicule et désolant du contrôle d’identité massif et des arrestations de fin de journée, après avoir pris soin de relâcher au compte-goutte et auparavant les plus âgés d’entre nous, dont je faisais partie…
J’ai aussi assisté à une belle opération de communication policière : les flics nous repoussaient des côtés vers le centre de la place, sans résistance des manifestants, lorsqu’un journaliste est arrivé et a commencé à filmer la scène. Devant l’œil de la caméra, un CRS a alors poussé violemment un jeune qui se trouvait en face de lui…Pitoyable.
Une fois n’est pas coutume, j’ai regardé le soir même le JT de TF1 pour voir ce que des millions de téléspectateurs sauraient de cette journée :
J’y ai appris que la police avait « réussi à isoler les casseurs place Bellecour » et avait dû « les évacuer à la lance à eau ».Tiens donc, et aucune allusion au fait que nous étions prisonniers des flics, qu’on attendait tous justement d’être évacués !
Je passe sur les images de voitures renversées qui avaient déjà été diffusées le 19/10…Et celles des « occupants » de la place Bellecour, tous vêtus de survêt-capuche, cela va de soi. Pourtant j’en ai vu des caméras cette après-midi là, mais les journalistes ne m’ont jamais filmée. »
« J’arrive un peu après 12h sur la Place Bellecour, accompagnée de plusieurs ami(e)s étudiant(e)s. On franchit un cordon de policiers pour entrer sur la place.
Vers 13h30 nous commençons à nous rapprocher de la Poste, d’où part la manifestation. Le cordon policier est toujours présent et sépare les manifestants qui sont déjà sur la place Bellecour de ceux qui sont sur la place A. Poncet. Ils refusent de nous laisser passer. Après une demi-heure de discussion, les syndicats aidant probablement, ils finissent par ouvrir le cordon et laissent passer une trentaine de personnes avant de le refermer brutalement, lorsque apparemment la population qui passe ne répond plus aux critères du « bon manifestant » (la peau claire, pas trop jeune, pas de survêtement ni capuche). Plus personne n’a le droit de sortir de Bellecour. La tension monte. A 15h30, finalement, les manifestants « libres » décident de partir en cortège. Nous, on attend. On est plusieurs centaines sur la Place. Il doit être aux alentours de 16h30, cela fait trois heures qu’ils nous retiennent. Je leur dit mon envie de pisser et de manger, mais pas moyen. Je prend conscience de la rétention forcée que je subie. Les flics nous disent que c’est un ordre du préfet, et qu’ils ne savent quand ils auront l’autorisation de nous laisser sortir. A un ami qui demande s’il serait possible d’amener un ballon de foot de l’extérieur, histoire de s’occuper, le flic répond qu’il n’a « qu’à prendre la vessie bien gonflée de la jeune fille qui vient de demander à sortir pour aller aux toilettes », avant de s’esclaffer avec ses collègues. Personne ne comprend la situation. Malgré tout la place s’est vidée un peu. Aidés par des habitants et des propriétaires de magasins, qui leur ont ouvert les portes et arrière-boutiques, certaines personnes ont pu sortir. J’apprends également que les policiers ont laissé sortir certains amis étudiants, mais qu’en revanche les jeunes typés maghrébins qui étaient à côté d’eux se sont vus la sortie refusée. Le délit de faciès est systématique. Je retourne voir les policiers pour des explications. Un d’entre eux m’explique « qu’on a de la chance d’être en France car si on était en Espagne on se serait déjà fait fracassé la tête par la garde civile », et que « lorsqu’il y a des troubles de l’ordre public, la liberté de circuler librement peut être suspendue ». La place, à ce moment et depuis plus d’une heure, est parfaitement calme. Lorsqu’un peu plus tard des jeunes commencent à se rassembler en protestant au centre de la place, ces policiers avec qui nous « discutions » pointent sur nous leurs armes et nous somment de reculer. Ce qu’on fait. Des lacrymo sont lancées sur toute la place Les gens courent dans tous les sens. Devant moi, une jeune fille, environ 15 ans, en pleurs, dans les bras d’une amie à elle. Elles vont voir les policiers, demandent à sortir. Le flic leur dit de dégager. Face à notre incompréhension, un flic nous dit : « c’est une innovation policière. ». »
Bertrand Gaudillère
Notes
1. Citations relevées dans Prouesses de la presse locale : « Casseurs de Lyon » et diversions sécuritaires, Acrimed, 22/11/10
2. Sources : Rebellyon, Comité de Lutte, Rue89, ContreInfo.
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