Acte 5 : Face aux « bloqueurs », l’armée…
| Collectif, Réforme des retraites 2010 | Publié par : christina 25/11/2010 |
Son : (Julien Brygo) « Vingt cars pour dix lascars. La réquisition », reportage diffusé le 22 octobre 2010 dans l’émission Là-bas si j’y suis (France Inter). Images : Grandpuits (Julien Brygo)
Face à un mouvement social de grande ampleur, les médias ont choisi, une fois de plus, de se focaliser sur les « blocages, paralysies, pénuries » et autres « prises d’otage » tandis que salarié(e)s, manifestant(e)s et révolté(e)s ordinaires ont parlé de « lutte, rapport de force, solidarité, retrait de la réforme des retraites ». L’armée de spécialistes, observateurs, commentateurs et autres envoyés spéciaux ont répété à l’envi le discours de la nécessaire « résignation » face à une réforme « inéluctable ». À Grandpuits (Seine-et-Marne), l’armée a été envoyée contre des salariés en lutte aidés de citoyens solidaires. Mais cette nuit-là, tous les uniformes n’étaient pas bleus…
De la raffinerie des Flandres…
La dernière fois, c’était en février 2010. Et c’était rien que pour les ouvriers de la Raffinerie des Flandres, à Dunkerque. Eux qui n’avaient jamais manifesté, ne s’étaient jamais mobilisés et se sentaient à l’abri, bichonnés au sein d’un des fleurons industriels français, étaient subitement devenus le visage de la France « bloquée », réticente à la « modernité » contre la France qui veut « avancer » et, surtout, « réformer ».
On les surnommait « les aristocrates du monde ouvrier », les « petites mains de l’or noir ». Plutôt bien payés (environ 2000 € sans les primes pour un opérateur en début de carrière), assurés de mutations alléchantes pour les cadres, de treizième voire de quatorzième mois, de primes régulières à l’intéressement pour les ouvriers (sauf les sous-traitants : c’est pas compté pareil…), les opérateurs des raffineries de pétrole savaient se montrer dociles et ne pas faire grève. Pourtant, le taux de syndicalisation des ouvriers des raffineries est un des plus élevés : entre 20 et 40%. À la raffinerie des Flandres, il est de moins de 20%.
Sauf que depuis un an, ils savent leur raffinerie, la plus récente construite en France (1973), vouée à la fermeture. On leur disait que la consommation d’essence baisse inéluctablement, que les capacités de production sont aujourd’hui dépassées, que la France est en surcapacité de raffinage. Tandis que leur employeur faisait construire à Jubail, en Arabie Saoudite, la « méga-raffinerie » du XXème siècle, eux répondaient qu’ils n’avaient pas constaté de mouvement massif de troc de voitures contre des bicyclettes et qu’ils voulaient travailler pour vivre. Normalement. Les salariés des cinq autres raffineries françaises de Total s’étaient mis en grève pendant une semaine, pour soutenir leurs collègues de Dunkerque.
C’est à ce moment-là que la phobie des pénuries monta dans les âmes des copistes du Parti de la Presse et de l’Argent (1) : « Jusqu’au boutistes », irréductibles « bloqueurs », entravant la « création de richesses », « l’emploi », « la croissance », « le travail »… Une « minorité » qui « prend en otage » la « majorité »… Une fois de plus, se désolent les professionnels de l’information et du spectacle, « les ouvriers menacent de paralyser la France » (France 2, 23/02/10). Dans les tours rédactionnelles, on applique alors la philosophie-maison : on tolère les luttes sociales dès lors qu’elles ne sont pas visibles et n’ont pas d’effet sur le réel. Au-delà, toute forme d’action revendicatrice est perçue comme flirtant avec le « terrorisme ». Vous avez dit « radicalisation » ?
Devant les brasero du site de Mardyck, les ouvriers, eux, parlaient de « lutte essentielle, fondamentale même ». Marcel Croquefer (CGT), l’un des porte-parole dunkerquois de ce mouvement, disait surtout que cette lutte était essentielle pour éviter ce qu’il y a derrière : la délocalisation de l’aciérie d’Arcelor-Mittal (au Brésil ?) et des autres mastodontes de l’industrie qui ont colonisé Dunkerque et ses environs. « Si les patrons voient que les ouvriers de Total acceptent docilement ce verdict de fermeture, alors, derrière, ils pourront faire pareil. »
Les dirigeants de Total veulent transformer leur raffinerie en dépôt. Des mille emplois, il n’en resterait qu’une cinquantaine. Alors, ces ouvriers ont protesté et rappelé que leur employeur avait réalisé, en pleine débâcle financière (2008), le plus gros bénéfice jamais réalisé dans toute l’histoire, par un groupe français : 13,9 milliards d’euros : les journalistes locaux ont alors sorti leurs plumes les plus affûtées : « Démagogie ! », s’étrangla par exemple La Voix du Nord (2).
Sous l’œil humide des politiciens dunkerquois et parisiens, les opérateurs ont rappelé que l’activité d’une raffinerie génère autour d’elle des flux, des usines, des échanges, des impôts et des taxes (3), donc des financements pour des écoles, des postes d’infirmières, des constructions de logements, des actions de mécénat aussi et surtout, du boulot… Les notables en cravate rouge, bien installés dans leurs bureaux de l’administration à Dunkerque, ont répondu qu’ils seraient de toutes les luttes, qu’ils mouilleraient leur chemise. Que « jamais », ils n’accepteraient.
Les salariés de Total ont eu des promesses. Celles du PDG de Margerie (« Aucun licenciement »), des hommes politiques locaux (« Nous n’accepterons pas la fermeture ») et nationaux comme celles d’Estrosi (« Mon langage a été constant depuis le mois de décembre, je n’ai cessé de dire : je veux la réouverture de la raffinerie des Flandres si jamais il n’y a pas un vrai projet », RTL, 24/02/10), et celles des porte-parole syndicaux (« Faites des réserves, il y aura une pénurie d’essence dans ce pays ! »)… Aucune n’a été tenue. Logique, donc, qu’ils se soient sentis trahis à la fois par les patrons, par le gouvernement, par les médias, et par les centrales syndicales. A la CGT, en l’occurrence, le secrétaire Pétrole, Charles Foulard, qui avait appelé à la « suspension du mouvement de grève générale chez Total », deviendra, quelques mois plus tard, l’icône du « blocage » et des « pénuries ». Il sera même « l’homme du blocus » pour Le Parisien (21/10). Lui qui avait assuré, sur le parvis de la Défense : « Nous allons appeler les salariés à durcir le mouvement, à l’amplifier, à accélérer les procédures d’arrêt des installations puisqu’il semble que le groupe Total et le gouvernement n’ont pas mesuré la détermination des salariés (… Nous invitons les automobilistes à se rendre dans les stations service ! » (France Info, 21/02/10). « Charlie » est attaqué, notamment par le délégué Sud de la raffinerie des Flandres (majoritaires), Philippe Wullens : « Il avait négocié avec la direction avant le conflit. Il nous a sacrifiés en échange de garanties de pérennité durant 5 ans pour les autres raffineries. Il n’est plus le bienvenu (à Dunkerque). »
Coup de fil à Charles Foulard, le 11 novembre 2010 : « On était complètement coincés », se rappelle-t-il, « heureux de reparler à froid de ces évènements » car, dit-il, « je continue (dix mois après) à recevoir tous les jours des insultes en disant que j’ai lâché la raffinerie des Flandres ».
« En réalité, ce qui s’est passé est différent : le jour où j’ai appelé à la suspension de la grève nationale, c’est parce que la direction de Total avait souscrit à toutes nos demandes : étudier le redémarrage de la raffinerie, ramener le CCE de fin juin au 8 mars, organiser une table ronde nationale et dunkerquoise et s’engager à ne fermer aucune raffinerie dans les cinq ans. Deux jours plus tôt, la CFDT avait fait circuler des appels à la reprise du travail. En réalité, moi, ce jour-là, j’ai dit : ‘Les conditions sont réunies pour une suspension su mouvement. Mais ce sont les salariés qui, dans chaque raffinerie, doivent décider en AG de la poursuite ou non du mouvement.’ Par la suite, à trois reprises, on a voulu relancer la grève nationale entre février et juin, mais les salariés n’ont pas souscrit à un nouveau mouvement en soutien aux collègues de Flandres. Ce que je pense, c’est que on a un goût amer, mais que cette grève nationale était un exemple de grève nationale dans un même groupe. Une semaine, quand même… »
Dix mois se sont écoulés depuis le début de leur grève. Les ouvriers dunkerquois ont eu face à eux un autre rouleau compresseur : la justice. Le 30 juin dernier, la cour d’appel de Douai a ordonné le redémarrage de la raffinerie sous peine d’amende, pour « défaut d’information des représentants du personnel ». « Une grande première », selon Marcel Croquefer (CGT). Évidemment, le groupe Total a fait appel. Et n’a pas été condamné à payer les 100 000 € d’astreinte par jour pour non-fonctionnement de la Raffinerie grâce à un vice de forme relevé par leurs (chers) avocats.
Le 22 octobre, le couperet tombe. Le Tribunal de grande instance de Nanterre rend son verdict implacable : Autorisation de fermeture de la raffinerie. « Si la justice a également reconnu cette entrave [à « l'information des représentants du personnel »...], elle a seulement condamné le groupe Total à verser 5000 euros au comité central d’entreprise. Et autorisé la direction du groupe à ‘ne pas procéder au redémarrage’ du site, et à mettre ainsi de fait un terme à son activité », relatait alors Le Figaro (22/10), journal de Serge Dassault qui avait permis au groupe Total de tester, le 12 janvier, la réaction syndicale à cette annonce.
… à la raffinerie de Grandpuits
Le même 22 octobre, à 2 heures du matin, je m’endors, dans ma chambre de bonne de Pigalle, toujours frappée d’un ordre d’expulsion (Lire Les épaisseurs de la distinction). Une heure plus tard, en plein rêve, mon téléphone sonne :
« Allô, Julien, c’est Fabrice, de la raffinerie de Grandpuits. Bon, écoute, vingt cars de gendarmes mobiles viennent d’arriver. Ils bloquent toutes les entrées et toutes les routes qui mènent à la raffinerie. L’assaut est imminent. Le barrage citoyen est en train de se former. Si tu as ce message, viens à Grandpuits pour tourner la suite de ton reportage de mercredi ! »
Je me frotte les yeux, descends de mon lit superposé, enfile mon pantalon, attrape mon micro et saute dans un taxi pour rejoindre Grandpuits.
Une heure de route. La campagne est plongée dans la nuit et au loin, au milieu des champs agricoles, s’élèvent les cheminées et les bâtiments de la raffinerie qui alimente l’Ile de France en carburants et en bitume.
Fabrice, c’est un pupitreur de la raffinerie de l’Île de France. Un opérateur en cycles de 3×8, à 2100 € par mois plus les primes, le treizième mois et tout le reste. Son père était boulanger du village de Nangis, à quelques kilomètres de là. Fabrice, 35 ans, a des petits yeux pétillants et malicieux, son bonnet lui rentre dans le crâne. C’est son dixième jour de grève. La dernière fois, c’était contre la fermeture de la Raffinerie de Dunkerque. La même grève qui avait été stoppée par décision de la CGT, dont le secrétaire Pétrole est ici dans son « fief ».
Encore un Français « qui ne veut pas travailler » et incarne le visage de cette France « irréformable » (« Une » de L’Express, 20/10) et qui, donc, « organise le blocage du pays » (Le Parisien, 21/10) ?
« Quand on bosse toute sa vie en trois-huit, à Total ou ailleurs, en général, à 57 ans, on a une sale tête. Beaucoup d’opérateurs ont explosé leur vie de famille comme ça. Il y a par exemple beaucoup de divorces chez les ouvriers postés. C’est vraiment pas un rythme de vie évident. Elle est là, la pénibilité, aussi, c’est aussi la qualité de vie… Bosser en 3×8, ça veut dire être décalé tout le temps. Tout le temps. Et ils voudraient nous faire bosser à 67 ans de 22h-6h… »
Deux jours plus tôt, Fabrice avait passé 72 heures à faire le piquet de grève. Contre les réquisitions de salariés ordonnées par le préfet, pour le retrait de la réforme des retraites, contre la répression syndicale et contre les privilèges des puissants. Ce matin-là, je le retrouve, à 5h10, assis dans une chaise du Comité d’Entreprise en train de se réchauffer devant le brasier qui illumine les visages fatigués des résistants assommés. « Les médias étaient partis, les citoyens étaient partis se coucher, ils ont profité d’un moment de relâchement. C’est complètement hallucinant. On nous envoie l’armée ! » L’armée ? Oui, l’armée. Ce sont bien des dizaines de gendarmes mobiles (des militaires, donc), munis de matraques et de boucliers qui, à 8h30, se mettent en place face à nous. Nous, ce sont des citoyens anonymes, syndiqués ou pas, des fonctionnaires territoriaux, des cheminots, des chômeurs, des agents de Pôle Emploi, des ouvriers de la pétrochimie – et des journalistes, donc.
Venus par solidarité des quatre coins de l’Ile de France, franchissant les barrages en contournant dans les champs, pour se joindre au cortège de résistance contre la réquisition, des dizaines d’anonymes sont venus, comme on marche jusqu’à Saint-Jacques de Compostelle, à mesure que les médias rendaient compte de la détermination (traduction d’« archaïsme ») des salariés de la raffinerie.
Il est 5h20. Je suis au milieu du cordon, avec Fabrice. La majorité des gens (un bonne soixantaine) sont venus en écoutant les infos de 4h, 5h, 6h ou 7h ou en recevant des SMS du genre : « Les gendarmes sont arrivés Grandpuits. Charge imminente. Venez au plus vite ». On est plein-cadre dans le viseur des tâcherons de TF1, BFM, ITélé, France 2, France 3 ou Canal +, venus chercher l’image forte et surtout la parole forte. Et ils se sont tous délectés de cette phrase prononcée à chaud par Charles Foulard, le secrétaire confédéral du secteur Pétrole à la CGT, le prétexte à la « polémique » : « Du temps de Pétain, nous connaissions les rafles. Sous l’ère de Nicolas Sarkozy, nous connaissons la rafle de nos acquis sociaux ! » Ça n’a pas traîné : les journalistes du matin furent outrés (4).
Il est 5h30. Le correspondant du journal Le Parisien (Amaury) est arrivé. Un opérateur de la raffinerie le prend à parti – « Hou Le Parisien. Houuuu ! » – tandis que d’autres salariés et citoyens s’y mettent : « Dehors Le Parisien, on veut pas de vous ici ! Vous avez écrit des trucs dégueulasses, vous avez été fouiller dans le passé de notre porte-parole, Charles Foulard, vous avez faire du Gala/Voici/Paris-Match sur un syndicaliste. Honte à vous ! » Un salarié se rapproche de lui, le prend par le bras : « Vous feriez mieux de partir si vous voulez pas qu’on s’échauffe. » Derrière ses lunettes rondes, le correspondant marmonne : « Je sais pas de quoi vous me parlez les gars, moi, je suis correspondant en Seine-et-marne, je suis même pas au courant de ce papier. Dîtes m’en plus, je comprends pas. » Au début, en l’écoutant, je me suis dit « il est culotté quand même, de sortir l’argument habituel du c’est pas moi qui décide, je ne sais rien, ni vu ni connu… » En fait, en discutant avec lui après l’incident, j’ai compris qu’il n’avait pas lu ni Le Parisien de la veille, ni la dépêche de l’AFP. Lui aussi, petit correspondant local qu’il est, trouvait que la machine de guerre médiatique était trop grosse, que les mensonges et la désinformation atteignaient des sommets… Il en va ainsi des mondes du journalisme : les ouvriers sont envoyés au front et leur travail est soigneusement recoupé par la suite, surtout en période de mouvement social. En réalité, l’article incriminé n’est pas celui du Parisien, mais la dépêche de l’AFP. c’est un portrait, que Le Parisien a repris sur son site internet, ce qui a ouvert a voie à des commentaires haineux – et retirés du site. « Parfois en opposition avec la tendance réformiste de Bernard Thibault à la centrale CGT », l’article de l’AFP dépeint un « ancien pompier qui souffle sur les braises ». Conclusion (en trois petites lignes qui mettront le feu aux poudres à Grandpuits) : « À la maison, il constate lui-même que ce n’est pas toujours gagné : ses deux enfants ne font pas grève pour les retraites, l’un étant en apprentissage depuis peu, l’autre ayant retrouvé récemment un emploi après un licenciement. » (« Charles Foulard, l’ex-pompier CGT de Total qui souffle sur les braises », AFP, 20/10). D’où la colère des ouvriers de Grandpuits, qui reprochent aux médias – et au premier d’entre eux (l’AFP) – de fouiller comme des flics la vie personnelle des dirigeants syndicaux au plus fort de la lutte, pour les décrédibiliser.
La veille de cet anicroche, j’avais surtout remarqué la une très nuancée du Parisien : « Enquête sur ces hommes qui bloquent la France. » En page 2, l’article en question est titré : « Charles Foulard, l’homme du blocus. » Un syndicaliste est parti discuter avec le gratte-papier du Parisien. Finalement, il est resté. Je me suis demandé pourquoi les salariés n’avaient pas pris à parti les cameramen de TF1, de BFM, de Itélé, de l’AFP et surtout, de France 2. Et je me suis demandé quand viendrait l’insurrection contre les rédacteurs en chef. Surtout que deux jours plus tôt, sur le même piquet de grève, et toujours en pleine nuit, j’avais vu la journaliste qui « couvre » les « pénuries de carburant en Ile de France » pour le JT de France 2. J’avais vu sa prestation en direct et m’en étais inspiré pour faire le bon journaliste interviewant des gens excédés à la pompe (ici) . Du coup, j’ai essayé de créer la confrontation entre Fanny Stenneler et Charles Foulard, figure montante du mouvement social et à ce titre sujet aux attaques du PPA (1). Lorsque j’ai fait remarquer à la journaliste qu’elle privilégiait systématiquement (elle ou sa direction?) les automobilistes bloqués à cause des grévistes au mépris des enjeux de la lutte menée par des salariés en grève, l’envoyée spéciale, long manteau beige, yeux bleu azur et cheveux blonds sertis d’un chouchou rose, m’avait dit : « Je ne veux pas vous parler. Je ne peux pas vous répondre. Je n’ai pas l’autorisation de ma direction. » Fermez le ban ! Elle qui n’est ni policière ni gendarme mobile était en train de reprendre les mêmes arguments qu’eux pour éviter de parler et de se justifier de ses actes. Foulard parlait des médias comme d’un « rempart à la matraque… qui pouvait très bien se retourner contre le mouvement de grève. Malheureusement, on n’a pas la formule magique… ».
Il est 8h35. La petite trentaine de gendarmes mobiles avance en grappes, se serrent les coudes. Solidaires, ils longent la grille, puis encerclent le « barrage citoyen ». Au plus fort de la castagne (trois blessés côté salariés, une dizaine de képis perdus côté gendarmes), un syndicaliste s’adresse au rang de gendarmes et tente de les calmer : « Tous vos parents ils sont ouvriers. Pensez-y ! On est calmes, on se détend ! Vous osez pas nous regarder en face les gars ! Je sais que vous faîtes votre job ! Mais… » Les matraques sont sorties. La charge est donnée. trois blessés, une citoyenne piétinée. Un autre ouvrier reprend : « On est dans le même bateau ou quoi ? » Le gendarme dont le képi a été chipé en trophée par Fabrice répond, baissant les yeux : « On fait notre job, c’est tout. Ca nous amuse pas, je vous assure. » Dans les yeux, dans les visages et dans les corps des gendarmes, ce matin, il y a de la honte. La honte de devoir déloger des ouvriers. La honte de devoir exécuter une décision qui porte atteinte au droit de grève des ouvriers pour permettre aux « petits Français qui travaillent » de partir en vacances. « Ne gâchez pas nos vacances » titrait en une France-Soir, le journal de l’oligarque russe Sergueï Pougatchev, membre du Premier Cercle des donateurs de l’UMP.
Un homme embraye : « Y’a des gens qui sont morts pour vous, ils bougent dans leurs tombes… Pour votre liberté ! Vous n’avez pas honte ? Vous êtes des fils de prolos, en plus, la plupart d’entre vous. Et vous êtes là, vous vous battez contre le peuple et vous êtes des fils du peuple ! C’est un scandale ! Vous n’avez pas de conscience ? Y’a des gens qui se sont battus pour votre liberté, y’a des gens qui se sont battus pour vos vacances. Et vous les enterrez maintenant, une deuxième fois. Vous êtes des des enfants perdus de la République. Qu’est ce que vous faites ? Votre place elle est à côté de nous et vous vous êtes du côté du pouvoir, du côté du fric, du côté des riches ! Résistance ! »
Puis les ouvriers ont chanté La Marseillaise. C’est la première fois que j’entendais cet hymne scandé avec force par des grévistes à qui les Woerth, Bettencourt et autres Hortefeux ont envoyé l’armée. L’armée ! Je n’arrive toujours pas à y croire. Je ne peux plus parler dans le micro. Les larmes me montent aux yeux.
Je ne suis pas surpris que les hommes au pouvoir aient pu prendre une telle décision contre une raffinerie (et non un dépôt), même si les stocks de cette raffinerie contiennent à peine un jour ou deux de consommation d’essence et je réalise là, à ce moment-là, combien le pouvoir a peur. Peur de la solidarité qui s’organise. Peur des ouvriers en lutte. Peur de voir leurs privilèges et ceux de leur classe remis en cause. Et je vois les visages de ceux qui sont envoyés au front pour déloger et matraquer les grévistes, les citoyens, les cheminots, les anonymes…
Devant le brasier, la blondinette d’Itélé fait son direct, que les ouvriers regardent en direct sur leur Iphone. « C’est une travailleuse aussi », qu’ils disent. Je me rapproche de Fabrice, qui jubile. « Je savoure, là, regarde, le brasier est tellement chaud qu’ils doivent reculer. C’est bon, là, ah que c’est bon! C’est une petite victoire dans cette bataille ! »
Il est 9h20. Ordre a été donné de passer le brasier à la lance à eau. Charles Foulard donne ses interviews. Il appelle « Thibaut (CGT) et Chérèque (CFDT) à prendre leurs responsabilités » et appelle le gouvernement à « nationaliser Total et le secteur de l’énergie, comme ça (le jour où ils voudront à nouveau réquisitionner) ce sera plus clair ». Et il appelle à la grève générale, tandis que derrière lui, des militants demandent la nationalisation des banques.
La lutte des ouvriers de Grandpuits, c’est du « terrorisme économique », tranchait trois jours plus tôt Jean-François Roubaud, patron des patrons des PME (Le grand journal, Canal +, 19/10/10). Hochement de tête de l’hypercommentateur Jean-Michel Apathie, que Canal + a débauché avant le Medef : « Mais quelle est votre légitimité à bloquer un pays ? Quelle est votre légitimité ? », demandait-il, deux jours avant l’assaut des gendarmes à un syndicaliste de cette raffineries. On pourrait continuer, citant Sarkozy, Pujadas, et toute la clique des oligarques dégarnis. Mais on s’arrêtera là. Pour l’instant…
A l’époque du début de la grève des ouvriers de la raffinerie des Flandres, à Dunkerque, nous écrivions, sur ce blog : « À chaque conflit social, c’est la même équation : les luttes des ouvriers sont passées au tamis sécuritaire et sociétal : les ouvriers sont-ils dangereux ? Menacent-ils l’intégrité physique du public ? N’empêchent-ils pas les autres de travailler, en bloquant les trains, en annulant des avions, en bloquant les dépôts pétroliers et donc les stations d’essence ? »
Six mois plus tard, en débloquant militairement la raffinerie de Grandpuits ; en donnant consigne aux forces de l’ordre dans de nombreuses villes de s’attaquer aux manifestants ; en poursuivant, menottant, plaçant en garde à vue, puis poursuivant devant la justice des militants coupables d’avoir collé des affiches et écrit « Sarkozy t’as rien compris » sur des murs, comme à Roanne, en lançant sur les manifestants des pétards, des torches voire même des grandes explosives, comme à Lorient dans les cortèges pacifiques pour provoquer les manifestants, en se grimant en militant de la CGT pour provoquer le bagarre et créer les conditions d’affrontements avec tout ce qu’il y a derrière (Lire « La BAC se déguise en CGT », on sait désormais de quel côté la « violence » et l’« archaïsme » se trouvent.
Julien BRYGO
Notes
1. Le Parti de la presse et de l’argent (PPA) est une appellation forgée au sein de la Sardonie Libre, royaume créé par les sardons du journal Pour Lire Pas Lu (PLPL), devenu Le Plan B. Il désigne les médias commerciaux dirigés par des empereurs industriels, lesquels ont souvent les faveurs des décideurs politico-économiques (Le bétonneur Bouygues pour TF1-LCI, le milliardaire amateur d’art Pinault pour Le Point, le roi des ports africains Bolloré pour les gratuits DirectSoir, MatinPlus et la chaîne Direct 8, le banquier Rothschild pour la gazette des urologues postmodernes – encore nommée Libération -, Bernard Arnault pour Les Echos, Lagardère pour Le Monde, que les Sardons appellent haineusement le Quotidien vespéral des marchés…). Leur but (éditorialistes, économistes, journalistes, spécialistes…) est de hisser l’information au rang des biens commercialisés dans les rayonnages des magasins (les chaussettes, la mousse à raser, les conserves à réchauffer…). Sur ce sujet, consulter la carte du PPA, établie en 2006 par Le Plan B ou les articles du site de critique des médias Acrimed. En juin 2010, Le Plan B a suspendu sa parution afin de ne pas s’installer en « apparatchiks de la contestation » (Lire « Le Plan B s’arrête, l’aventure continue »). Mais il continue de distribuer les laisses d’or aux plus serviles. Dernier lauréat en date : David Pujadas (voir Fin de Concession, dernier film de Pierre Carles).
2. Cet argumentaire avisé n’a pas échappé à l’œil tout aussi affûté du directeur de la rédaction dunkerquoise de La Voix du Nord, Didier Dupuis, qui, le lendemain du comité central d’entreprise du 8 mars 2010 au siège de Total à la Défense (réunion qui avait abouti à la décision ferme du groupe de transformer la Raffinerie des Flandres en dépôt de carburant), avait rédigé, la fleur au fusil, un édito en page 3 du « grand quotidien du Nord » : « Il a été tentant et démagogique de mettre sans cesse en parallèle une fermeture soudaine et les bénéfices colossaux qui groupe pétrolier. (…) Dunkerque fait les frais d’une restructuration qui n’en est qu’à ses prémices. d’autres suivront puisque le raffinage est en surcapacité, sans aucune perspective de revirement. » (9/03) Vous avez dit que les médias nationaux étaient aux ordres ?
3. En 2009, Dunkerque était la communauté urbaine qui recevait le plus de taxe professionnelle : 72 % de ses recettes fiscales étaient issues du recouvrement de cette taxe (28 milliards d’euros sur toute la France).
4. : Une heure avant l’assaut des gendarmes, le roquet de Lagardère, Marc-Olivier Fogiel, interviewait « l’homme du blocus », en direct sur Europe 1. Une interview basée sur une phrase-choc de Charles Foulard et qui devrait être enseignée dans les cours de propagande médiatique – et qui prend tout son sens lorsqu’elle est confrontée à l’interview de Liliane Bettencourt faite trois jours plus tard par le même « journaliste »…
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