Acte 6 : Face à la lutte, des médias qui n’ont pas de « parti pris »
| Collectif, Réforme des retraites 2010 | Publié par : Bertrand Gaudillere 25/11/2010 |
On n’avait que l’embarras du choix : des unes de journaux racoleuses, des sondages manipulateurs commandés et distillés au moment même où la mobilisation devient massive, des amalgames répétés entre «jeunes» et «casseurs», grévistes et «preneurs d’otage», des inventions lexicales toutes plus révélatrices (ainsi du mot «bloqueur»), des envoyés spéciaux envoyés au secours des automobilistes, des diversions systématiques sur la menace terroriste au moment même où la contestation sur le front intérieur devient gênante pour le pouvoir, des éditorialistes omniprésents qui diffusent à flux tendus leurs analyses antisociales d’un mouvement qu’ils ont d’autant plus de mal à comprendre que leurs retraites à eux ne sont pas mises en danger, des fausses informations, des rédacteurs en chef qui décrètent la « résignation » face à une réforme « inéluctable », des batailles de chiffres, une hiérarchie de l’information basée sur le sensationnel, le sécuritaire et l’émotif… On n’avait que l’embarras du choix pour montrer comment, encore une fois, pendant ce mouvement social historique – comme pendant le mouvement anti-CPE ou les grèves de décembre 1995 – les médias se sont mis en ordre de bataille pour « couvrir » le mouvement social : En matière de mobilisations sociales, « couvrir », c’est étouffer.
En réalité, les éditorialistes, dont le rôle est de rabâcher autant que possible des âneries dans le sens du poil des gouvernants, avaient tranché les débats avant même le début des mobilisations massives de la fin du mois de septembre. On pourrait citer Jean-Michel Apathie, Laurent Joffrin, Yves Thréard, Jacques Attali, Bernard-henri Lévy, Jacques Camus, Christophe Barbier (…) mais on se contentera du Cardinal des éditocrates, Alain Duhamel – connu depuis 1963 pour accomplir « jour après jour le miracle de la photosynthèse : absorber l’air du temps et le restituer en vapeur d’ennui » (1). Au mois de mars, Alain estimait déjà que la réforme des retraites était « la plus urgente, la plus nécessaire » (RTL, 23/03). La condition socio-économique des Alain Duhamel, leur connivence affichée avec le pouvoir depuis parfois près de quarante ans, leur complaisance avec les élites libérales les avaient déjà propulsé à l’avant de la roue des réformes en 1995 (Plan Juppé), 2006 (CPE) et 2007 (régimes spéciaux). En 2010, las d’une France rétive à toute « modernité » (traduction de casse sociale), ils ont affûté leurs plus belles plumes pour nous expliquer qu’il fallait se « résigner » (sur l’air de Motivés, de Zebda…) Non pas parce que Sarkozy avait promis de « ne pas toucher à l’âge de départ à la retraite » (« Je n’ai pas de mandat pour ça, je ne le ferai pas », déclarait-il en 2008) et qu’anticonformistes et naturellement « à contre-courant », ils devaient se positionner, mais parce que, vous comprenez, c’est la crise mondiale. Voyez la Grèce, l’Espagne, l’Irlande…
Fin octobre 2010, agacé par un mois d’actions collectives qui ont redonné à des millions de gens l’espoir de pouvoir changer la donne en s’armant de détermination, de banderoles et de courage, l’éditorialiste assénait dans la gazette de Rothschild : « La France est peuplée par 63 millions de citoyens mécontents et nostalgiques qui ne croient ni aux promesses des uns ni aux perspectives des autres. A l’échelle internationale, aucun pays de son importance et de son poids n’est aussi profondément pessimiste. Le mouvement d’octobre 2010 rejette le nouveau monde, ses cruautés, ses compétitions, mais aussi ses chances. La France est devenue majoritairement déclinante. » (« Réforme des retraites : l’anti-Mai 68 », Libération, 28/10) Pour Alain Duhamel, les jours se suivent se ressemblent : un plat de conservatisme, un dessert de propositions patronales, une goutte de compassion sociale, une bonne tasse de déclinisme, un digestif de complexité, pipi, les dents et au lit.
Certes, l’avalanche de discours oui-ouistes sur les réformes de droite (ou du Parti socialiste, passé à droite) favorise l’adhésion aux réformes en question. Mais le peuple n’est pas dupe : en 2005, les Français ont ainsi voté non au référendum sur la Constitution européenne (Du coup, le parlement vota la Constitution sans passer par la case peuple). En 2006, « les jeunes » (qu’on disait dépolitisés) ont réussi à faire retirer le Contrat première embauche (CPE). En 1995, contre l’avis des médias et des politiques, « la rue » a réussi à faire reculer le Plan Juppé de démantèlement de la Sécurité sociale.
Pour comprendre l’unanimisme médiatique, ce scandale quotidien qui surplombe nos cerveaux, il faut d’abord identifier ceux qui possèdent les médias – mais aussi les instituts de sondage : Bolloré, Laurence Parisot, la droite dure et la gauche molle. En France, soixante ans après les ordonnances de 1944 sur la presse (qui prévoyaient qu’un patron ne pouvait posséder plus d’un organe de presse), l’écrasante majorité des journaux, radios et télés de grande diffusion sont tombés dans l’escarcelle des marchands d’armes (Dassault, Lagardère), des bétonneurs (Bouygues), des professionnels du spectacle à grand tirage (Hersant, Amaury, Roularta, Vivendi Universal, Bertelsmann), des banques (2), des marchands de tout (Bolloré) ou encore des milliardaires amateurs d’art et de distinction (Arnault, Pinault), qui se trouvent être dans leur grande majorité de solides soutiens du pouvoir politique actuel (c’est-à-dire du capitalisme). D’ailleurs, la marchandisation de l’information est assez clairement et honnêtement formulée par ces mêmes patrons : il s’agit soit de « vendre du temps de cerveau disponible à Coca-Cola » (Patrick Le Lay, ancien président de TF1, dans « Les dirigeants face au changement », éditions du Huitième jour, 2004), soit tout simplement de faire tourner le business : « Un groupe de presse, vous verrez, c’est capital pour décrocher les commandes », conseillait Jean-Luc Lagardère à un de ses amis (cité dans Le Canard enchaîné, 6/11/96).
C’est pour ça qu’à Item, on a trouvé bien de reproduire cette pancarte placardée dans les rues de Lyon (photo 4). On s’est dit que n’importe qui passerait par là, muni d’une camera ou d’un appareil photo, s’empresserait de l’immortaliser, puisque la majorité des citoyens ne savent pas qui possèdent les médias. Du coup, on la reproduit (et on la corrige un peu – note 3). On a même posé la question à un journaliste, sur le trottoir : « Je peux le filmer, mais ça passera jamais. Sauf à réaliser un sujet sur la critique des médias dans le mouvement social. En plus l’affiche est pas très sexy…» On est le 24 novembre, on attend toujours le « sujet » sur les propriétaires des médias et la contestation de cette hégémonie des grands capitaux et du CAC 40 sur l’information… Pas assez sexy, la critique des médias ?
Pendant ces huit mois d’ébullition sociale, on a pu identifier quelques étapes dans la façon dont les médias ont rendu compte de la lutte contre la réforme des retraites. Il y a d’abord eu la « résignation » face à une réforme « inéluctable » (mars-septembre), puis (les médias étant étonnés de l’ampleur des mobilisations), c’est le « succès des mobilisations » (septembre) ; ensuite, à mesure que les appels à la grève reconductible se multipliaient (début octobre), c’est la « radicalisation ». En même temps que les réquisitions de salariés par les forces de l’ordre (mi-octobre), c’est le « ras-le-bol » des usagers, automobilistes, etc., mis en lumière avec « la division des syndicats » (histoire de montrer qu’ils ne sont même pas d’accord entre eux, ces râleurs). Enfin, après les assauts de l’armée (à Marseille contre les éboueurs, à Grandpuits contre les raffineurs…), c’est l’« essoufflement ». Lorsque certains bastions refusent de raccrocher les piquets de grève, les médias sonnent définitivement la fin de la récréation et montrent les dents. Ainsi de La Croix (Bayard Presse), qui se demandait en une le 24 octobre : « Mais pourquoi la grève durée encore ? » (alors que le Sénat et l’Assemblée nationale ont voté le texte). Une donnée stable pour le gouvernement, les médias et le patronat : « Ce n’est pas la rue qui gouverne. » (Dominique Paillé, porte-parole de l’UMP et secrétaire national en charge des relations avec les organisations syndicales, Le Point, 6/09)
Un des faits qu’il faut à tout prix objecter aux spécialistes qui s’évertuent à montrer que les manifestants et autres grévistes sont « conservateurs » et « archaïques » – contre un gouvernement qui s’efforce avec courage d’être « moderne » et de faire comme ses voisins libéraux -, est qu’en cette époque de désyndicalisation massive et de répression des mouvements de résistance, tout a été fait depuis plusieurs années pour neutraliser, voire criminaliser les outils dont dispose le peuple pour s’opposer aux réformes des capitalistes : les grèves dans les transports, un des moteurs des mouvements sociaux, sont devenues quasiment obsolètes (avec le service minimum dans les transports, les réquisitions de salariés au nom de « l’ordre public » et le non-paiement voire les sanctions contre les grévistes, syndiqués ou non, au sein des entreprises) et les manifestations sont devenues folkloriques (encadrées par les forces de l’ordre et les camions-poubelle, les défilés ressemblent à des promenades du dimanche, d’où cette phrase culte de Sarkozy : « Désormais, quand il y a une grève en France, personne ne s’en aperçoit ! » – juillet 2008).
Malgré tout, les forces de l’ordre, elles, n’ont pas changé leurs bonnes vieilles méthodes : on ne compte plus les manifestants incarcérés, placés en garde à vue, lacrymogénisés, violentés par les forces de l’ordre. A Dunkerque, Amiens, Roanne, Lorient, Paris, Lyon, Marseille ou dans les petites villes de province, des milliers de manifestants se sont vus opposer le bâton aux exigences de justice sociale. Le 26 octobre, le ministère de l’Intérieur publiera ce communiqué : « 2554 casseurs ont été arrêtés depuis le 12 octobre en marge des manifestations lycéennes contre la réforme des retraites et 1759 d’entre eux ont été placés en garde à vue. » Au final, 360 de ces 2554 « casseurs » seront poursuivis en justice, soit à peine 14%. En ramasser 10, avec l’espoir que l’un d’entre eux soit inculpable : la révolution d’octobre a définitivement été marquée du sceau de la répression aveugle orchestrée par un pouvoir qui, loin d’être responsable, a pris peur.
Méditons cette phrase de La Boétie : « Il ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. »
Julien BRYGO
Notes
1. Selon l’expression d’Olivier Cyran, dans « Les éditocrates. Ou comment parler de (presque) tout en racontant (vraiment) n’importe quoi », Olivier Cyran, Mona Chollet, Sebastien Fontennelle et Mathias Reymond, p.11, éditions La Découverte, Paris, 2010. Quelques jours après la parution du livre, sur le plateau de « Médias le magazine », émission de légitimation de la télévision, l’intéressé s’en expliqua : « Franchement, euh, inspirer l’ennui, c’est assez sot… pour une raison très simple, c’est qu’on est tous mesurés en permanence par nos auditeurs, téléspectateurs et lecteurs et que si on les ennuie, ça se voit. Et si ça se voit, on nous dit ‘au revoir et à bientôt’ ! » (France 5, 15/11/09)
2. Ainsi du Crédit Mutuel, qui a récemment mis la main sur le premier groupe de presse régionale en rachetant les parts de Hersant media dans L’Est Républicain. Le Crédit Mutuel possède déjà Le Républicain Lorrain, L’Alsace, Le Progrès, La Tribune, Le Dauphiné libéré, Le Bien Public, Le Journal de Saône-et-Loire, Le Journal de la Haute-Marne , l’Est Républicain, Vosges Matin et Les Dernières Nouvelles d’Alsace.
3. Voici leurs infos (corrigées) :
TF1, LCI, Métro : Martin Bouygues, Témoin du second mariage de Nicolas Sarkozy et parrain de son fils Louis.
Le Progrès : Crédit Mutuel
Lyon Plus, Le Dauphiné Libéré, Le Figaro : Serge Dassaut, marchand d’armes sénateur UMP de l’Essonne.
Radio France, France Télévision : Présidences nommées par Nicolas Sarkozy.
Le Monde : Pierre Bergé, soutien financier de Ségolène Royal, Mathieu Pigasse, ex-directeur de cabinet de Laurent Fabius, ex-conseiller de Dominique Strauss-Kahn ainsi que Lagardère et le groupe espagnol Prisa.
Libération : Edouard de Rothschild
Direct Matin, Direct Soir, Direct 8 : Vincent Bolloré, propriétaire du yacht sur lequel Nicolas Sarkozy à pris des vacances après son élection.
Europe 1 : Arnaud Lagardère, « frère » de Nicolas Sarkozy.
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