Guinée : un transition de plus ?
La presse européenne avait prévu le coup d’État. Sanglant et chaotique. Ce ne fut qu’« occupation d’une place vacante dans une situation de déliquescence généralisée de l’État et des institutions républicaines. L’armée n’a pas fait de coup d’État en Guinée », rétorque la junte militaro-civile sur de grandes bannières accrochées sur le Palais du Peuple, à Conakry.
Depuis la mort de son second président, le 23 décembre dernier, la Guinée, première colonie française d’Afrique noire à arracher son indépendance, en 1958, vit une période cruciale de sa jeune histoire. Une junte militaire, qui s’est depuis ouverte aux civils, a pris le pouvoir, sans effusion de sang, avec à sa tête un illustre inconnu, fils de paysan de Guinée forestière. Le capitaine Moussa Dadis Camara ne cesse de répéter ses intentions : « nettoyer le pays » (des trafiquants de drogue, des bandits économiques, des malfaiteurs en tous genres, des sociétés qui jouissent des largesses des dessous de table) et préparer des élections, fin 2009. Il a jadis promis de ne pas s’y présenter, mais, au vu de sa popularité, il se tâte (1). Avec ou sans Dadis comme candidat, elles seront forcément « libres et démocratiques »…
La Communauté internationale (encore elle) a condamné par principe le Coup d’État. Par « principe » ? C’est suivant cette même logique qu’elle a soutenu le régime de Lansana Conté pendant 24 ans et celui de Sékou Touré pendant de nombreuses années. En amorçant dans les années 70 la réconciliation diplomatique, il fallait cautionner le régime Touré et son funeste camp Boiro (près de 50 000 meurtres politiques). Mais les « principes » de la communauté internationale sont davantage régis par la logique économique. Au-delà de la simple prise du pouvoir par la force par le Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD), la Communauté internationale, France en tête, cherche avant tout à s’indigner du blocage des dossiers économiques, comme l’appel d’offre du port de Conakry et de la re-négociation des contrats miniers. La corruption est également, évidemment, dans le collimateur des grands pays (qui en ont pourtant bénéficié à différents niveaux).
Pour le peuple guinéen, les problèmes sont concrets, au quotidien : coupures d’électricité, manque d’eau, chômage, corruption banalisée, contrôles abusifs des hommes en uniforme… Aux dires de beaucoup de Guinéens, « un vent nouveau souffle » depuis la prise de pouvoir par le CNDD, le 23 décembre 2008. Ce jeune pays vit une période capitale de son histoire. Une transition à l’issue de laquelle pourra éclore le meilleur… comme le pire.
C’est dans ce contexte que se tiennent dans tout le pays des « marches de soutien » au CNDD.
Je suis allé à Fria, ville-symbole des rapports franco-guinéens. Le groupe Pechiney y avait construit, juste avant le « non! » de Sékou Touré à la proposition de Communauté française du général de Gaulle, la première usine d’alumine en terre africaine. Aujourd’hui, l’usine est aux mains des Russes, dont les méthodes de management sont bien loin du paternalisme français. Entre les Friaka et les Russes, la tension est palpable. Dans cette ville-usine, le 2 mars dernier, plusieurs milliers de manifestants défileront : écoliers, ouvriers, sous-traitants, membres du club de karaté, femmes d’employés, chauffeurs de taxi… Toute la ville descendra pour soutenir le nouvel homme fort de la Guinée, que les habitants nomment d’ores et déjà « chef de l’État ».
J’ai voulu voir le « messie », comme tout le monde. C’est quelques jours plus tard, à l’université de Sonfonia, à Conakry, que j’ai vu ce nouveau « Moïse » de la Guinée, que certains comparent déjà à un Thomas Sankara. Lui cite Obama. Les vendeurs de badges et de T-shirts sont ravis.
Restaurer la dignité du peuple de Guinée : tel est le mot d’ordre du nouvel chef.
D’où, l’adhésion massive à ce militaire, qui représente pourtant tout ce que le peuple de Guinée déteste : les coups de force, les armes et l’uniforme.
Je laisse le dernier mot à Kamara Baldé Kourouma, syndicaliste à l’usine de Fria : « Les dégâts que le régime militaire de Conté a causés, il faut un militaire pour les démystifier. Certes le président parle beaucoup et rassure la population mais les Guinéens attendent des actes, en particulier pour restaurer l’autorité de l’État. Tout est lié : le pays ne peut pas avancer si le narco-trafic, la corruption ou le banditisme ne sont pas éradiqués. La bête noire de l’économie, c’est la corruption. Il faut s’y attaquer en bonne et due forme.»
Julien Brygo
1. Mi-avril, le capitaine Camara a semé le trouble en Guinée, en lançant aux partis politiques qu’il accuse de « s’acharner contre (les militaires comme lui) » : « S’ils ne mettent pas de l’eau dans leur vin, je vais ôter la tenue et me présenter aux élections contre eux ! »
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